DESIDERIUS ERASMUS, Colloquia familiaria.

ABBATIS ET ERUDITAE.
ANTRONIUS, MAGDALIA.


ERASME, Colloques,

L’ABBE ET LA SAVANTE.
ANTRONE, MAGDALIE.


Antrone. Quel meuble aperçois-je là ?
Magdalie. N’est-il pas joli ?
Antrone. Je ne sais s’il est joli, mais assurément il ne convient guère à une dame et à une mère de famille.
Magdalie. Pourquoi cela ?
Antrone. Parce qu’il est tout plein de livres.
Magdalie. Vous qui avez beaucoup vécu, qui êtes abbé et homme de cour, n’avez-vous jamais vu de livres dans les appartements des grandes dames ?
Antrone. J’en ai vu, mais écrits en français ; j’en vois ici en grec et en latin.
Magdalie. N’y a-t-il que les livres écrits en français qui enseignent la sagesse ?
Antrone. Mais il faut que les grandes dames aient de quoi charmer leurs loisirs.
Magdalie. N’est-il permis qu’aux grandes dames de vivre sagement et agréablement ?
Antrone. C’est à tort que vous alliez la sagesse avec l’agrément ; la sagesse ne regarde pas les femmes ; le propre des grandes dames est de vivre agréablement.
Magdalie. Tout le monde ne doit-il pas bien vivre ?
Antrone. Sans doute.
Magdalie. Or, comment peut-on vivre agréablement si l’on ne vit pas bien ?
Antrone. Au contraire, comment peut-on vivre agréablement si l’on vit bien ?
Magdalie. Vous approuvez donc ceux qui vivent mal, pourvu qu’ils vivent agréablement ?
Antrone. Je crois que l’on vit bien quand on vit agréablement.
Magdalie. Mais cet agrément, d’où vient-il ? du dehors ou de l’âme ?
Antrone. Du dehors.
Magdalie. O le subtil abbé, mais le lourd philosophe ! Dites-moi, en quoi faites-vous consister l’agrément ?
Antrone. Dans le sommeil, les repas, la liberté de faire ce que l’on veut, l’argent, les honneurs.
Magdalie. Mais si à toutes ces choses Dieu ajoutait la sagesse, ne vivriez-vous pas agréablement ?
Antrone. Qu’appelez-vous sagesse ?
Magdalie. La sagesse est de reconnaître que le bonheur consiste dans les biens de l’âme, et que les richesses, les honneurs, la naissance, ne rendent l’homme ni plus heureux ni meilleur.
Antrone. Foin de votre sagesse !
Magdalie. Si j’éprouve plus de plaisir à lire un bon auteur que vous à chasser, à boire ou à jouer aux dés, ne trouverez-vous pas que je vis agréablement ?
Antrone. Cette vie-là ne m’irait pas.
Magdalie. Je ne vous demande pas ce qui est pour vous le plus agréable, mais ce qui doit être agréable.
Antrone. Je ne voudrais pas que mes moines s’adonnassent à la lecture.
Magdalie. Mon mari, au contraire, approuve fort ce goût ; mais pourquoi ne l’approuvez-vous pas dans vos moines ?
Magdalie. Parce que je les trouve moins dociles ; ils m’opposent les décrets, les décrétales, saint Pierre et saint Paul.
Magdalie. Vous leur commandez donc des choses que condamnent saint Pierre et saint Paul ?
Antrone. Je ne sais pas ce qu’ils enseignent ; mais je n’aime pas qu’un moine soit raisonneur, et je ne voudrais pas qu’un de mes subordonnés en sût plus que je n’en sais.
Magdalie. Vous pourriez éviter cet inconvénient en vous appliquant à amasser des connaissances.
Antrone. Je n’ai pas le temps.
Magdalie. Comment cela ?
Antrone. Parce que le temps me manque.
Magdalie. Vous n’avez pas le temps de vous instruire ?
Antrone. Non.
Magdalie. Qui vous en empêche ?
Antrone. Les longues prières, le soin des affaires domestiques, la chasse, les chevaux, la vie de cour.
Magdalie. Vous mettez donc tout cela au-dessus de la sagesse !
Antrone. C’est notre lot.
Magdalie. Dites-moi encore, si un Jupiter vous donnait le pouvoir de changer vos moines et vous-même en tel animal que vous vouliez, les changeriez-vous en porcs et vous en cheval ?
Antrone. Nullement.
Magdalie. Cependant vous les empêcheriez ainsi d’avoir plus d’intelligence que vous.
Antrone. Peu importe à quelle espèce d’animaux appartiennent les moines, pourvu que je sois un homme.
Magdalie. Estimez-vous un homme celui qui manque de raison et ne veut point en acquérir ?
Antrone. J’ai de la raison pour moi.
Magdalie. Les cochons en ont aussi pour eux.
Antrone. Vous me paraissez une sophiste, tant vous raisonnez subtilement.
Magdalie. Je ne dirai pas ce que vous me paraissez. Mais pourquoi ce meuble vous déplaît-il?
Antrone. Parce que le fuseau et la quenouille sont les armes de la femme.
Magdalie. Une mère de famille ne doit-elle pas gouverner sa maison, instruire ses enfants ?
Antrone. Oui.
Magdalie. Pensez-vous que l’on puisse s’acquitter d’une si lourde tâche sans la sagesse ?
Antrone. Je ne le crois pas.
Magdalie. Eh bien ! cette sagesse, les livres me l’enseignent.
Antrone. J’ai chez moi soixante-deux moines, cependant vous ne trouverez pas dans ma chambre un seul livre.
Magdalie. Cela prouve que vous vous occupez bien de ces moines.
Antrone. J’admettrais des livres ; je n’admets pas ceux en latin.
Magdalie. Pourquoi ?
Antrone. Parce que cette langue ne convient pas aux femmes.
Magdalie. Je vous demande la cause.
Antrone. Parce qu’elle ne contribue guère à garder leur chasteté.
Magdalie. Les livres écrits en français, qui sont pleins de contes impudiques, contribuent donc à la chasteté ?
Antrone. Il y a autre chose.
Magdalie. Dites-moi ce que c’est franchement.
Antrone. Elles sont plus à l’abri des prêtres, en ne sachant pas le latin.
Magdalie. Oh ! vous avez eu soin d’amoindrir ce danger, puisque vous faites tout ce qui dépend de vous pour ne point savoir le latin.
Antrone. L’opinion publique trouve étrange et bizarre qu’une femme sache le latin.
Magdalie. Que me citez-vous l’opinion publique, le plus grand ennemi du bien ? Que me citez-vous la coutume, l’école de tous les vices ? Il faut s’habituer à ce qu’il y a de meilleur ; alors ce qui était extraordinaire deviendra commun, ce qui était désagréable deviendra doux, ce qui paraissait laid sera beau.
Antrone. J’écoute.
Magdalie. N’est-il pas beau pour une femme née en Allemagne de connaître le français ?
Antrone. Parfaitement.
Magdalie. Pourquoi cela ?
Antrone. Parce qu’elle parle avec ceux qui parlent le français.
Magdalie. Et vous trouverez inconvenant que j’apprenne le latin pour converser tous les jours avec tant d’auteurs si éloquents, si éclairés, si sages, si bon conseillers ?
Antrone. Les livres ôtent beaucoup de cervelle aux femmes, qui d’ailleurs n’en ont pas de reste.
Magdalie. J’ignore jusqu’à quel point vous autres en avez de reste, mais si peu que j’en aie, j’aime mieux l’employer à étudier les belles-lettres qu’à réciter des prières sans les comprendre, qu’à passer les nuits dans des festins et à vider des rasades.
Antrone. L’habitude des livres engendre la folie.
Magdalie. Les conversations des compagnons de bouteille, des bouffons et des pitres ne vous rendent-elles pas fou ?
Antrone. Du tout, elles dissipent l’ennui.
Magdalie. Comment se fait-il donc que ces causeurs si agréables me rendent folle ?
Antrone. On dit que cela désennuie.
Magdalie. Mais l’expérience dit le contraire. Combien n’en voit-on pas qui, à force de boire, de manger sans nécessité, de passer les nuits dans l’orgie et de lâcher la bride à leurs passions, sont devenus fous ?
Antrone. Moi, je ne voudrais certainement point d’une femme savante.
Magdalie. Et moi, je me félicite d’avoir rencontré un mari qui ne vous ressemble pas, car la science nous rend plus chers, lui à moi et moi à lui.
Antrone. La science s’acquiert au prix d’immenses travaux, et ensuite il faut mourir.
Magdalie. Dites-moi, excellent homme, s’il vous fallait mourir demain, aimeriez-vous mieux mourir plus sot que plus sage ?
Antrone. Si la sagesse s’obtenait sans peine.
Magdalie. Mais rien ne s’obtient sans peine dans cette vie, et néanmoins, quoi qu’on acquière et quels que soient les efforts qu’il en coûte, il faudra le quitter : pourquoi hésiterions-nous à nous donner un peu de peine pour la chose la plus précieuse de toutes, dont le fruit nous accompagne jusque dans l’autre vie ?
Antrone. J’ai souvent entendu répéter qu’une femme sage est doublement folle.
Magdalie. Cela se dit, je le sais, mais par des fous. La femme vraiment sage ne croit pas l’être, tandis que celle qui ne l’est pas s’imagine qu’elle l’est, et se montre par là doublement folle.
Antrone. Je ne sais pas pourquoi, mais la littérature ne convient pas plus à la femme, que le bât ne sied au bœuf.
Magdalie. Vous ne pouvez cependant pas nier que le bât irait mieux au bœuf que la mitre n’irait à l’âne ou au cochon. Que pensez-vous de la Vierge mère ?
Antrone. J’en ai la plus haute idée.
Magdalie. Ne lisait-elle pas des livres ?
Antrone. Si fait, mais pas ceux-là.
Magdalie. Que lisait-elle donc ?
Antrone. Les Heures canoniques.
Magdalie. A l’usage de qui ?
Antrone. De l’ordre de saint-Benoît.
Magdalie. Je le veux bien. Sainte Paule et Eustochie ne lisaient-elles pas les saintes Ecritures ?
Antrone. Mais aujourd’hui c’est rare.
Magdalie. De même qu’autrefois un abbé ignorant était un oiseau rare, aujourd’hui rien n’est plus commun. Jadis les princes et les empereurs ne se distinguaient pas moins par la science que par l’autorité. Toutefois le cas n’est point aussi rare que vous le pensez. Il y en a en Espagne ; il y a en Italie beaucoup de femmes de la plus haute noblesse capables de tenir tête à n’importe quel homme ; il y a en Angleterre les filles de Morus (1), en Allemagne les sœurs de Bilibald (2) et de Blaurer (3). Si vous n’y prenez pas garde, il arrivera un jour que nous présiderons dans les écoles de théologie, nous prêcherons dans les églises, nous porterons vos mitres.
Antrone. Dieu nous en préserve.
Magdalie. Il dépend de vous de l’empêcher. Si vous continuez comme vous avez fait, les oies monteront en chaire plutôt que de supporter des pasteurs muets. Vous voyez que la scène du monde se transforme : ou il faudra changer de rôle, ou chacun fera sa partie.
Antrone. Quelle femme ai-je rencontrée là ? Si jamais vous venez me voir, je vous ferai un accueil plus agréable.
Magdalie. De quelle manière ?
Antrone. Nous danserons, nous boirons tout notre soûl, nous chasserons, nous jouerons, nous rirons.
Magdalie. J’ai bien assez de quoi rire pour le moment.

Traduction de Victor DEVELAY, 1875.

(1) Thomas Morus, grand chancelier d’Angleterre sous Henri VIII, 1480-1535.
(2) Bilibald Pirkheimer, célèbre humaniste allemand, 1470-1530.
(3) Ambroise Blauer, théologien protestant suisse, 1492-1568.

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