PREMIERE
DISSERTATION
CONCERNANT
LE POEME DRAMATIQUE
En forme de remarques
SUR LA TRAGEDIE
DE Mr CORNEILLE
intitulée
SOPHONISBE

[par l’Abbé d’AUBIGNAC]
1663

A MADAME
LA DUCHESSE DE R*

Madame,

    Je vis hier la Sophonisbe de Monsieur Corneille, et je vous en envoie mon jugement comme vous me l’avez commandé à votre départ. Mais j’ai bien de la peine à censurer un homme que j’ai tant de fois admiré, et je m’étonne que la confiance qu’il prend en sa réputation l’ait abandonné si hardiment à tant de négligences. En vérité la plume me tombe des mains en pensant aux défauts de cet ouvrage, et je ne pourrais pas la reprendre si je n’en étais pressé par la nécessité de vous obéir. Quand le Cid commença de faire éclater le nom de Corneille, une dame de grande dignité et d’un mérite encore plus grand m’ordonna de le voir pour lui en faire savoir mon jugement, et je lui dis que c’était un poème également partagé entre le bien et le mal, et mêlé partout de fautes et de merveilles, mais que les fautes étaient celle de l’ignorance du temps, et communes à tous ceux qui travaillaient pour la scène, et que les merveilles en étaient si particulières à Monsieur Corneille que personne n’en avait encore approché. Je parlerai tout au contraire en cette occasion, car les choses que l’on peut y estimer y sont rares, et même imparfaites, en sorte que l’on n’y voit Monsieur Corneille qu’à demi, et ce que l’on peut y blâmer est si particulier qu’il serait bien difficile que la conformité du sujet en fît rencontrer autant dans une autre pièce. Et pour appuyer d’abord ce sentiment général, j’observai que durant tout ce spectacle, le théâtre n’éclata que quatre ou cinq fois au plus, et qu’en tout le reste il demeura froid et sans émotion, car c’est une preuve infaillible que les affaires de la scène languissaient, le peuple est le premier juge de ces ouvrages. Ce n’est pas que je les commette au mauvais sentiment des courtauds de boutique et des laquais, j’entends par le peuple cet amas d’honnêtes gens qui s’en divertissent, et qui ne manquent ni de lumières naturelles, ni d’inclinations à la vertu, pour être touchés des éclairs de la poésie et des bonnes moralités ; car bien qu’ils ne soient peut-être pas tous instruits en la délicatesse du théâtre pour savoir les raisons du bien et du mal qu’ils y trouvent, ils ne laissent pas de le sentir. Ils ne connaissent pas pourquoi les choses sont telles qu’ils les sentent, mais ils ne laissent pas d’avoir dans les oreilles et dans le fonds de l’âme un tribunal secret qui ne se peut tromper, et devant lequel rien ne se déguise. Je sais bien qu’il s’y peut rencontrer des gens intéressés par affection ou par envie, mais ils sont toujours en petit nombre, et je n’ai jamais vu qu’ils l’aient emporté sur les acclamations publiques, et ce que je vous écris de cette nouvelle pièce, c’est ce que j’ai vu dans la contenance des spectateurs, dans leur bouche, dans leur approbation, et dans leur dégoût.
    Premièrement, les personnes d’honneur n’ont pas approuvé, non plus que vous, Madame, que Monsieur Corneille ait pris ce sujet que Monsieur Mairet avait autrefois mis sur le théâtre assez heureusement, c’était une matière consommée, à laquelle il ne fallait pas toucher. La croyance de mieux faire que tous les autres ne devait pas soulever Monsieur Corneille contre un homme mort au théâtre. Il ne fallait point attaquer le repos d’un poète qui ne lui faisait point de mal, et que le temps et la réputation devaient tenir à couvert contre cette injure. Aussi la justice publique l’a-t-elle vengée, et Monsieur Corneille qui voyait tout le Parnasse au-dessous de lui a donné sujet de le mettre au-dessous d’un autre auquel on ne pensait plus, car il est certain que la Sophonisbe de Mairet est plus judicieuse et mieux conduite que celle-ci, les personnages y sont plus héroïques, et la bienséance mieux observée.
    Je ne vous dis point que l’on ne sait jamais où les acteurs viennent, ni d’où ils viennent, parce que Monsieur Corneille ne tient pas que l’unité du lieu soit nécessaire dans un poème dramatique. Mais pour moi je suis persuadé que le théâtre doit aussi bien représenter un lieu certain, comme les acteurs représentent les personnes, et il n’est pas moins contre la vraisemblance et le sens commun que les personnages qui sont représentés n’aient pu se trouver au lieu que l’on voit que de n’être pas vêtus ou de ne pas parler selon ce qu’ils représentent. Et comment peut-on savoir s’ils sont vraisemblablement dans le lieu de la scène si l’on ne sait pas même quel est ce lieu ? Je vous avoue qu’il me reste toujours beaucoup de confusion en l’esprit quand je ne connais point en quel lieu les véritables personnages étaient lorsqu’ils disaient ce que les histrions qui les représentent nous viennent dire, et cela doit être si certain pour les poèmes du théâtre, qui sont tous actifs, que même dans les épiques, où le poète parle toujours, on y trouverait beaucoup à redire si l’on n’y reconnaissait point en quel lieu se font les actions qui y sont décrites. Mais soit, puisque Monsieur Corneille n’est pas d’accord de cette maxime, c’est une faute volontaire, et qu’il a faite sur un autre principe. Je ne la lui veux pas imputer, il faudrait avoir la peine de montrer que son principe est faux, et il m’importe si peu que lui et les autres poètes de notre temps persévèrent dans leurs vieilles erreurs que je n’aurais pas touché cet endroit si vous ne m’aviez demandé particulièrement cette observation.
    Pour le temps, il ne pouvait y faillir, car cette histoire donne en un même jour la défaite d’une grande armée, la prise de la ville capitale d’un royaume, et le mariage d’un vainqueur avec une reine captive. Il ne fallait point travailler d’esprit pour rapprocher les incidents, mais j’en ai vu plusieurs qui ne sont pas satisfaits, non plus que vous, Madame, qu’entre le premier et le second acte on rompe un pourparler de paix et que l’on donne une grande bataille. Ce n’est pas que cela ne puisse arriver fort aisément, mais c’est qu’en cette occasion Monsieur Corneille n’a pas abusé l’imagination du spectateur, auquel il faut toujours un peu d’illusion pour faciliter et lui rendre vraisemblables les inventions du poète. Et pour le faire en cet endroit, il fallait ajouter une scène après le départ de Syphax quand il sort pour aller donner la bataille, ou bien en mettre une au commencement du second acte avant que de parler absolument de la défaite et de la captivité de ce prince, afin que cet amusement du spectateur, qui s’applique toujours à ce qu’il voit et à ce qu’il entend, divertît sa pensée et lui rendît l’événement plus croyable, en occupant son esprit ailleurs durant quelques temps.
    Les deux principales narrations qui doivent donner les lumières à l’intelligence du sujet sont faites par deux reines à deux suivantes qui n’agissent point dans la conduite du poème, qui n’ont point une confidence avec leurs maîtresses, et qui demeurent sans aucun intérêt à tous les accidents du théâtre, pour qui le spectateur ne désire ni ne craint, et qui ne font aucune impression sur son esprit. Aussi n’ai-je jamais vu que les spectateurs se mettent en peine si les suivantes d’une grande dame avaient eu de la faiblesse ou de la constance à sa ruine ou à sa mort. C’est un défaut pour lequel j’ai toujours eu de l’aversion, parce qu’il n’est pas vraisemblable que les reines, que l’on fait assez éclairées, s’amusent à prôner leur bonne ou mauvaise fortune à de simples suivantes, et qu’elles en fassent tout leur conseil en des extrémités où les plus sages n’en pourraient donner qu’avec bien des précautions. Il faudrait auparavant avoir bien établi le mérite et la suffisance d’une fille de cette qualité, avec la nécessité de la consulter. Enfin il en faudrait faire un personnage de l’action du théâtre, et non pas un simple ornement pour le remplir. Davantage, ces suivantes ne récitent jamais que de légères considérations sur la fortune d’autrui, et qui sont ordinairement assez mal reçues dans les passions qui occupent l’esprit des Grands, elles ne sont jamais animées, et leur discours qui n’est chargé que de raisonnements, et non pas accompagné de quelques mouvements impétueux de l’âme, est toujours froid, sans pouvoir échauffer les spectateurs, ni les agiter de quelque inquiétude agréable. Encore faut-il observer que les femmes qui jouent ces rôles sont ordinairement de mauvaises actrices qui déplaisent aussitôt qu’elles ouvrent la bouche. De sorte que soit par le peu d’intérêt qu’elles ont au théâtre, par la froideur de leurs sentiments, ou par le dégoût de leur récit, on ne les écoute point ; c’est le temps que les spectateurs prennent pour s’entretenir de ce qui s’est passé, pour reposer leur attention, ou pour manger leurs confitures. Il n’en faut point d’autres preuves que le mauvais succès de ces deux narrations, car bien que les suivantes y disent de beaux vers et des choses nécessaires à l’intelligence du sujet, à peine sont-elles écoutées, et le théâtre tombe dans une langueur manifeste. C’est pourquoi les Anciens ne font jamais parler les suivants, ni les suivantes, bien qu’ils en mettent presque toujours un grand nombre auprès des princes et des princesses, et même auprès des courtisanes. On leur fait des commandements qu’ils vont exécuter, mais sans répondre pour ne leur pas mettre en bouche de mauvais vers et des compliments inutiles, ainsi que nous le remarquons souvent sur nos théâtres, et le meilleur avis que l’on pourrait donner à nos poètes, ce serait de suivre en cela l’exemple des Anciens, et de ne point faire parler leurs suivantes, si elles ne se trouvent engagées dans les affaires de la scène, et qu’elles ne soient des actrices nécessaires. Mais ce qui choque plus fortement l’esprit des spectateurs est que ces deux suivantes savent fort bien ce que ces deux reines leur content, et ces deux reines n’ignorent rien de ce que ces deux suivantes leur répondent, si bien qu’elles paraissent manifestement affectées pour faire entendre aux spectateurs ce qu’ils ne doivent pas ignorer. Je sais bien que tout ce que le poète fait dans une ingénieuse économie de son ouvrage , c’est pour le montrer aux spectateurs, les instruire de toutes les intrigues du théâtre, et leur plaire partout, s’il est possible. Mais il ne faut pas qu’ils s’en aperçoivent, ils ne le doivent découvrir que par les réflexions qu’ils font sur l’adresse de l’auteur, mais ils ne le doivent pas sentir quand il se fait ; et tandis que les choses passent, ils doivent être si agréablement trompés qu’ils se puissent persuader que tout est arrivé dans la vérité de l’Histoire comme ils le voient dans la représentation. Ce sont à la vérité dans cette pièce deux narrations pathétiques qui peuvent être faites à ceux qui n’en ignorent rien et que le personnage intéressé peut encore faire en lui-même, mais il le faut pratiquer avec plus d’adresse, parce que si l’art paraît, il n’est plus art, et Monsieur Corneille l’a fait plusieurs fois avec autant de bon succès que de jugement.
    Vous m’aviez bien dit, Madame, que cette pièce est remplie de plusieurs discours politiques, grands, solides, et dignes de Monsieur Corneille, mais j’y trouve deux manquements signalés : l’un, qu’il les a mis, pour la plupart, en la bouche de deux femmes, et l’autre, qu’ils étouffent tous les sentiments de tendresse et de jalousie et des autres passions, de sorte qu’on ne souffre pas volontiers des femmes faire ainsi les Catons, et l’on souhaiterait qu’elles fissent un peu plus les femmes, et quand de ces hauts raisonnements de la politique, elles reviennent au sentiment de leur cœur, il semble que ce soit avec peine, elles en disent peu de choses, et pour avoir perdu le temps en des entretiens qu’elles ne doivent pas faire, elles n’en ont plus pour expliquer ce qui les pressait, et qui sans doute plairait davantage aux spectateurs. Elles pouvaient toucher en passant les considérations de l’Etat pour entrer de là dans celles de leurs passions, et l’on approuverait fort qu’elles quittassent les unes pour les autres. Il fallait garder toute cette politique pour Lélius, et même pour Scipion, qui n’eût pas été un mauvais personnage sur la scène, comme Monsieur Mairet l’avait introduit judicieusement dans sa Sophonisbe .
    Ce n’est pas que dans celle-ci les hommes ne disent de fort excellentes choses, mais je ne les ai pas trouvées tout à fait de l’air de Monsieur Corneille, parce qu’elles ne sont pas achevées et qu’elles demeurent presque toutes à moitié chemin, elles n’ont rien de ces belles contestations qu’il a mises tant de fois sur notre théâtre, qui poussaient l’esprit de l’homme à bout, et où le dernier qui parlait semblait avoir tant de raison que l’on ne croyait pas qu’il fût possible de répartir, et où les réponses et les répliques excitaient de si grands applaudissements que l’on avait toujours le déplaisir d’en perdre une bonne partie, et qui contraignaient tout le monde de retourner plusieurs fois au même spectacle pour en recevoir toujours quelque nouvelle satisfaction. Mais il n’a pu dans cette pièce en faire de même parce qu’il a pris trop de sujet, et au lieu de se contenter de ce que l’Histoire lui donnait pour fournir suffisamment son théâtre, il s’est encore chargé d’un épisode inutile en la personne d’Eryxe, si bien qu’il s’est retranché la liberté de conduire jusqu’au bout les fortes passions dont il n’a presque fait que les ouvertures.
    Pour la catastrophe, vous aviez bien remarqué, Madame, qu’elle n’est pas plus heureuse que dans beaucoup d’autres de ses poèmes où nous l’avons vue souvent imparfaite, et l’intrigue mal démêlée. Celle-ci me semble d’abord assez mal préparée, et accompagnée de deux circonstances que tous les spectateurs auprès desquels j’étais assis ont condamnées d’une commune voix. La première est que Lélius présume que Sophonisbe a quelque dessein de se soustraire par la mort à la gloire des Romains et qu’elle use de dissimulation pour n’en être pas empêchée, et néanmoins il la voit passer devant ses yeux sans donner ordre à Lépide qui le suivait de s’en assurer et de l’observer, et après avoir prôné longtemps sur des considérations inutiles, il s’avise d’envoyer Lépide auprès d’elle pour y prendre garde. C’est véritablement un peu trop tard, et l’on voit bien que ce temps est employé de cette sorte par affectation pour donner le loisir à cette princesse de s’empoisonner, et la connaissance que le spectateur a de cette affectation nous montre certainement que c’est une faute, ainsi que j’en ai parlé ci-dessus. La seconde circonstance défectueuse est que Lépide raconte lui-même qu’à son arrivée auprès de Sophonisbe, elle venait de prendre le poison, et qu’il en avait reconnu les premiers effets, et néanmoins il ne dit point qu’il ait fait le moindre effort pour la secourir, il souffre qu’elle meure devant ses yeux, sans donner aucun ordre, ni faire aucune action qui pût l’en empêcher. Cette femme pouvait bien l’obliger, par sa condition et par sa fortune, d’en prendre quelque soin charitable pour la sauver, ou du moins pour la conserver au triomphe des Romains. Mais allons un peu plus avant.
    Nous voyons en cette catastrophe Sophonisbe empoisonnée de sa propre main, et rien davantage. Le récit est si court et si froid que les spectateurs n’en sont point émus. On me dira qu’elle ne paraît point assez généreuse sur la scène pour exciter la compassion par son malheur, mais il ne fallait pas laisser de peindre cette mort de quelques couleurs illustres tirées de la grandeur de sa condition, de son amour pour sa patrie, et de l’aveu qu’elle avait fait de son esprit ambitieux et inconstant : cela eût satisfait l’attente des spectateurs, quand ils n’en auraient pas eu de douleur, mais au moins nous fallait-il dire quelque chose de Massinisse, de Syphax et d’Eryxe, on serait bien aise de savoir tous les sentiments de cette rivale, voyant Sophonisbe morte et Massinisse vivant, de quels mouvements d’esprit Syphax pouvait être agité dans la perte d’une femme qu’il aimait, et qui venait de l’abandonner : son amour et cette justice lui pouvaient mettre d’agréables discours en la bouche. Et pour Massinisse, il était absolument nécessaire d’en expliquer les pensées : il aimait depuis longtemps Sophonisbe, il l’avait épousée dans une précipitation inouïe, la rigueur des Romains ne lui permet pas de la conserver, il lui envoie du poison pour la délivrer de leurs mains, elle lui mande qu’elle en a de tout préparé pour ce bon office, elle meurt, et l’on ne sait point ce qu’il en juge, ce qu’il fait, ni ce qu’il devient . Monsieur Mairet avait sans doute mieux achevé cette catastrophe, car il fait que Massinisse se tue sur le corps de Sophonisbe, et c’était la seule chose que le théâtre pouvait faire pour rétablir le désordre de l’Histoire qui laisse Massinisse vivant après tant d’événements autant horribles qu’extraordinaires. Et puisque Monsieur Corneille y avait ajouté l’amour d’Eryxe, qui ne produit rien de nécessaire ni d’agréable, il y pouvait ajouter la mort de Massinisse que la suite de cette aventure semble produire d’elle-même, et qui sans doute eût bien soutenu le théâtre. Ainsi, pour n’avoir pas voulu faire comme Mairet, il n’a pas si bien fait que Mairet, et si l’on a blâmé injustement Mademoiselle Desjardins d’avoir sauvé la vie à Manlius, qui par les raisons de la Nature et de l’Humanité ne devait point mourir, on ne louera pas Monsieur Corneille d’avoir laissé Massinisse vivant et sans peine dans un état si déplorable qu’il ne pouvait conserver aucun reste de gloire qu’en mourant. Et voilà comme il ne faut jamais s’attacher aux circonstances de l’Histoire quand elles ne s’accordent pas avec la beauté du théâtre ; il n’est point nécessaire que le poète s’opiniâtre à faire l’historien, et quand la vérité répugne à la générosité, à l’honnêteté, ou à la grâce de la scène, il faut qu’il l’abandonne, et qu’il prenne le vraisemblable pour faire un beau poème au lieu d’une méchante Histoire. Ce raisonnement nous servira pour reconnaître le remède qu’il fallait apporter à la plus grande faute de cette pièce, qui la gâte dans le fond, et qui ne permettra jamais qu’elle soit bien reçue, comme vous me l’avez dit vous-même, Madame, et tout le monde en demeurera d’accord, en examinant le caractère des trois principaux personnages. Sophonisbe en est l’héroïne, mais hélas, quelle héroïne ! elle n’a pas un seul sentiment de vertu : d’abord elle contraint Syphax, son mari, de refuser la paix, et de s’exposer à une dangereuse bataille par des motifs de rage et de mépris envers un si grand prince. Une femme d’honneur aurait soutenu ce conseil par des motifs de gloire et de nécessité, elle y aurait mêlé des craintes pour la personne de son mari et des espérances en sa valeur, et ne l’aurait fait résoudre que par des considérations invincibles : ce qui fait juger qu’elle avait dans l’âme peu d’estime et peu de respect pour lui, quoiqu’il l’aimât tendrement, et qu’elle conservait quelque secrète passion pour Massinisse, et des pensées contraires à son devoir. Et de fait, aussitôt qu’elle sait la perte de la bataille et la prison de Syphax, elle tourne les yeux et le cœur sur ce jeune prince, fondée sur l’amour qu’il avait eu pour elle, des espérances qu’elle devait condamner, et se persuade que sa beauté peut aisément rallumer un feu qu’elle ne croyait pas bien éteint, et l’événement découvre l’injustice et la honte de ses imaginations et de son dessein, car son mari n’étant ni mort, ni blessé, elle reçoit les compliments de Massinisse avec effronterie, et l’engage elle-même à un mariage précipité. Je ne vois pas de quelles couleurs on peut rendre cette action supportable à nos mœurs. Il est bien vrai que les Anciens avaient introduit parmi eux le divorce, et le pratiquaient, mais il ne faut pas mettre sur la scène des choses si contraires au sentiment des spectateurs, et les raisons historiques ne sont jamais assez fortes pour vaincre la persuasion que l’on a puisée dans le lait de sa nourrice. Encore fallait-il au moins pour y garder quelque vraisemblance user de quelques formalités selon ces vieilles lois, qui ne permettaient pas de faire un divorce sans le dénoncer, et prendre quelque mesure d’honnêteté apparente, mais en ce rencontre tout est si prompt, si mal raisonné, et si mal conduit, qu’il est bien difficile d’y trouver des excuses, et ce que Monsieur Corneille fait dire à Sophonisbe pour sauver ce mauvais incident est, à mon avis, ce qui le rend encore plus honteux, car lorsque Massinisse presse la consommation de ce mariage, Sophonisbe n’y veut pas consentir que les Romains ne l’aient approuvé . Mais il n’en fallait point parler du tout, cette proposition de Massinisse laisse de mauvaises idées dans l’esprit des spectateurs ; le temps, les affaires, le trouble d’une conquête, la désolation de tout un peuple, et tant d’autres circonstances, les empêchent assez d’y penser. Il ne fallait point faire un scrupule qui met en Massinisse un sentiment de brutalité, et qui n’est point de la grandeur du théâtre héroïque, encore que les ordres de la Nature et des Lois l’autorisent. Il y a bien des choses qui se peuvent faire justement et sans honte, et que l’on ne peut expliquer, ni même toucher, sans blesser la bienséance. En vérité quand on voit Massinisse sur un théâtre, en plein jour, et parmi tant d’affaires, demander en termes fort clairs de coucher avec une femme, la pudeur en conçoit de l’horreur, et s’en effarouche, sans faire réflexion s’ils sont mariés, car le mariage use de ses droits plus honnêtement, et ne parle point de ses mystères avec tant de licence devant tout le monde. Monsieur Mairet avait bien mieux sauvé cette fâcheuse aventure en faisant mourir Syphax dans la bataille, car par ce moyen il laissait Sophonisbe libre, en état de se marier quand et de quelle manière il lui plaisait, et le spectateur ne se mettait point en peine des secrets de ce mariage. Et voilà comme sur la scène il est plus à propos quelquefois de tuer un homme qui se porte bien dans l’Histoire, que de conserver l’Histoire contre les règles de la scène.
    Quant à Syphax, c’est un prince malheureux, et néanmoins on ne le plaint pas ; il renonce à l’amitié des Romains en faveur de sa femme, il refuse une paix avantageuse à sa persuasion, il perd une bataille, sa couronne, et la liberté, en lui voulant complaire. Jusque là c’était une disgrâce du Ciel dont il n’était point coupable, et qui le rendait digne de compassion, mais cette femme se marie le jour même à son vainqueur, et au lieu de s’en excuser le méprise, et lui préfère l’auteur de tous ses malheurs, et ce prince se contente de s’en plaindre aux Romains, et s’érige lui-même en ridicule : il ne s’emporte à rien de violent, ni contre Massinisse, ni contre Sophonisbe ; il est patient, doux, et attend la justice de ses ennemis. Il est vrai qu’il est captif, mais il devait crier contre le Ciel et la Terre, courir à Massinisse pour l’étrangler, ou s’étrangler soi-même, et faire tout ce que la fureur pouvait exiger de lui dans ce misérable état.
    Massinisse est encore moins honnête homme, il aime Eryxe et Sophonisbe, il fait des discours d’amour et de service à la première, et deux heures après, il épouse l’autre, et quand il perd celle qu’il vient d’épouser, il n’en paraît point affligé. On sait bien qu’il lui envoie du poison, mais on ne voit pas quelle est la paix ou le trouble de son esprit, il fallait le montrer aux spectateurs, et l’obliger à quelque transport digne de lui, il fallait que sa générosité réparât son inconstance et cette nécessité d’envoyer du poison à sa femme, ou bien que son désespoir le punît de sa première faute, et le justifiât de la seconde.
    Je pourrais remarquer qu’Eryxe a des sentiments plus raisonnables que ces trois personnages : tous ses discours sont plus généreux, et sa conduite bien plus sage ; mais c’est un actrice inutilement introduite sur la scène, une personne postiche dont on n’avait pas grand besoin : aussi n’en arrive-t-il rien de considérable. Il ne faut pas s’efforcer à mettre toujours des épisodes dans les histoires, surtout quand elles fournissent assez de sujet, ou bien il les faut rendre si nécessaires qu’on ne pourrait les ôter sans ruiner toute l’économie d’un poème ; et je souhaiterais qu’Eryxe fût au moins aussi bien jointe au sujet que Dircé dans la tragédie d’Œdipe ; mais je ne puis souffrir qu’elle soit comme l’Infante du Cid, que personne n’a jamais approuvée. Je pourrais bien encore ajouter quelques autres légères observations touchant les expressions qui sont obscures et vrais galimatias en plusieurs endroits, et vous dire qu’il y a moins de vers rudes et mal tournés qu’en nulle autre pièce de Monsieur Corneille. Mais quand on s’attache au corps d’un poème et à son économie, on ne peut pas se souvenir de ces particularités, il faudrait revoir la pièce une seconde fois, et cette lettre est assez longue pour vous ennuyer, et vous ôter le désir d’en lire une seconde sur ce sujet. Si néanmoins votre voyage dure aussi longtemps que vous l’avez pensé, et que cette critique soit capable de vous divertir, j’aurai soin de voir toutes les nouveautés de notre théâtre pour vous en rendre compte, et vous continuer ces marques de mon respect, étant, etc.

FIN DE LA PREMIERE DISSERTATION.

Voilà ce que l’on pouvait dire de Sophonisbe selon ce qu’elle était dans les premières représentations, et quiconque approuvera les changements qu’elle a soufferts dans l’impression autorisera le jugement que j’en ai fait. Je n’envie point à ceux qui la liront sans l’avoir vue le plaisir de n’y rencontrer les fautes que j’ai condamnées, et j’estime Mr Corneille d’avoir fait, en la mettant sous presse, ce qu’il devait faire auparavant que de la mettre sur le théâtre.

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