TITE-LIVE, Histoire romaine, Livre I, Préface.
De la traduction de Pierre du Ryer, 1659
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    Je ne sais si le dessein que j’ai fait de représenter les actions du peuple Romain, depuis la naissance de Rome, aura un succès avantageux ; et quand même je le saurais, je n’aurais pas la hardiesse de le dire. En effet, outre que ces choses sont trop anciennes, il semble qu’on les ait trop souvent écrites ; et les Nouveaux Ecrivains ont toujours cette confiance, ou qu’ils apporteront à l’histoire plus de lumière et de certitude, ou qu’ils surpasseront par leur éloquence, la rudesse de l’antiquité. Quoi qu’il en soit, j’aurai pour le moins cet avantage d’avoir fait tous mes efforts pour conserver la mémoire du premier peuple de la terre ; et si je ne puis me faire connaître parmi un si grand nombre d’Historiens, je me consolerai par le mérite et par la gloire de ceux qui feront ombrage à mon nom. D’ailleurs cet ouvrage est grand et sans doute laborieux : car il faut remonter plus de sept cents ans dans les siècles passés, afin de rechercher des choses qui d’un petit commencement se sont élevées si haut que leur propre grandeur leur est maintenant à charge. Je sais bien aussi que ces premiers commencements, et toutes les choses qui en sont proches, ne donneront pas grand plaisir à la plupart de mes Lecteurs, parce qu’ils auront de l’impatience de descendre à ces nouveautés qui sont cause il y a déjà longtemps que les forces d’un si grand peuple se ruinent par elles-mêmes. Je tirerai toutefois cette récompense de mon travail que tandis que je m’occuperai à la recherche de l’antiquité je me déroberai pour quelques temps de la contemplation des maux que notre siècle a soufferts durant l’espace de tant d’années. Je serai au moins exempt et des soucis et des craintes, qui sans doute ne doivent pas détourner un Historien des sentiers de la vérité, mais qui peuvent bien quelquefois lui donner de l’inquiétude. Au reste, je n’ai pas intention de confirmer ni de réfuter les choses qu’on dit avoir été faites devant la fondation de Rome, et devant qu’on parlât de la fonder. Comme elles sont plus dignes de la poésie que de l’histoire, elles sont aussi plus renommées par les fables des Poètes que par les témoignages des Historiens. Mais il faut pardonner cela à l’antiquité, qui a voulu mêler les actions humaines avec les actions divines, afin de rendre par ce moyen les commencements des Empires plus vénérables et plus augustes. Si toutefois il est permis à quelque peuple de consacrer son origine, et de la rapporter aux Dieux, le peuple Romain s’est acquis tant de gloire dans la guerre que s’il se vante d’être descendu de Mars, aussi bien que son fondateur, toutes les nations du monde le souffrent aussi patiemment que sa domination et son Empire. Mais enfin toutes ces choses et toutes celles qui leur ressemblent, de quelque façon qu’on les regarde, et qu’on les veuille examiner, ne me semblent pas de grande importance. Il vaut bien mieux qu’on me prête son attention afin de considérer les mœurs et les façons de vivre du temps passé ; par quelles personnes, et par quels moyens salutaires durant la paix et durant la guerre, cet Empire a été si bien établi, et si glorieusement augmenté ; comment par le défaut de la discipline qui s’est peu à peu corrompue, les bonnes mœurs, qu’on avait vu monter si haut, ont commencé à descendre ; et comment ensuite elles sont tombées comme dans un précipice, jusqu’à ce qu’enfin on est arrivé dans un siècle où nous ne pouvons plus souffrir ni nos maladies ni nos remèdes. Le meilleur et le plus beau fruit que vous puissiez tirer de la connaissance de l’histoire, c’est de considérer, en chaque exemple, ce que vous en devez imiter pour votre conduite particulière et pour l’administration des Etats ; c’est d’apprendre à éviter les choses dont les succès seront honteux, si les entreprises en sont honteuses. Au reste, ou l’amour de mon ouvrage me trompe, ou il n’y a jamais eu de République ni plus grande, ni plus religieuse, ni plus riche en bons exemples ; ni où l’avarice et la dissolution se soient plus tard introduites, ni où la modération et la pauvreté aient plus longtemps été honorées, tant il est véritable que moins il y avait de richesse, et moins il y avait de convoitise. Car il n’y a pas longtemps que les grands biens y ont fait entrer l’avarice ; et que l’abondance des voluptés y a fait naître comme un désir de ruiner toutes choses par les dissolutions et par les excès. Mais ne nous amusons point à faire des plaintes qui ne seraient pas agréables, et qui néanmoins seraient peut-être nécessaires ; bannissons-les entièrement dès le commencement d’un si grand dessein. Si c’était notre coutume, comme c’est celle des Poètes, nous commencerions plus volontiers par de bons présages, par des vœux et par des prières, afin de supplier les Dieux, et de donner un bon succès à une entreprise si laborieuse.


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