BOCCACE, De Mulieribus claris,

De Sophonisbe, reine de Numidie

    Encore que le royaume de Numidie fût cause de très grand nom à la reine Sophonisbe, néanmoins l'âpreté de sa mort, courageusement prise, la fait beaucoup plus connaître, et mieux renommer. Celle-ci donc, étant fille d'Hasdrubal, fils de Gisgon, très grand seigneur entre les Carthaginois, au temps qu'Hannibal tourmentait le pays italique, lorsqu'elle était encore jeune et fort belle, fut, par son père, mariée à Syphax, très puissant roi de Numidie. Ce que le père fit non tant pour s'apparenter à cette race royale que pour satisfaire au désir qu'il avait, comme sage et prudent qu'il était, non seulement de retirer Syphax, durant cette guerre d'Italie, de l'amitié des Romains, mais encore plus de l'induire, par le moyen de sa fille, à prendre les armes contre eux, en faveur des Carthaginois, comme il advint très bien, selon ce qu'il avait pourpensé. Car, après que Syphax eut consommé le mariage avec Sophonisbe, que le père avait déjà endoctrinée à ce qu'elle devait faire, elle sut si bien jouer son personnage, aidant pour la plupart sa grande beauté, qu'elle gagna l'amour de son mari tant extrêmement qu'il pensait n'avoir chose plus chère ou précieuse qu'elle, ni plus grand bien en ce monde. Or, pendant que ce pauvre mari brûlait ainsi excessivement en l'amour de sa femme, on entendit par-delà comment Cornelius Scipion devait passer avec son armée de Sicile en Afrique; et pourtant Sophonisbe, selon les avertissements reçus d'Hasdrubal son père, par caresses, mignardises, et prières, enchanta tellement l'esprit de Syphax que non seulement le détourna de l'alliance des Romains, auxquels il avait promis amitié par serment, l'induisant, au contraire, à faire ligue avec les Carthaginois ; mais davantage lui fit prendre volontairement toute la charge de leur guerre, et qu'ils s'en reposassent sur lui. Suivant lequel complot, et ayant par sa déloyauté foulé la foi qu'auparavant il avait promise à Scipion son grand ami, lui manda, par lettres, qu'il ne passât point en Afrique ; mais Scipion, jeune homme de très grand coeur, nonobstant l'infidélité de ce roi barbare, passant outre, s'en alla camper, avec tous ses gens, non trop loin de Carthage, après avoir premièrement envoyé le roi Masinissa, son confédéré, et son lieutenant Laelius, avec partie de l'armée, sur les contrées de Syphax, qui par ceux-ci fut vaincu en peu de temps. Car, lui ayant mis son armée en fuite, le prirent, et le menèrent tout lié vers la ville royale de Numidie, nommée Cirta : devant laquelle Masinissa ne l'eut pas plutôt présenté aux yeux de ses citoyens qu'ils ne lui ouvrissent les portes, n'y étant pas encore arrivé Laelius, qui conduisait les gens de pied par derrière. Pendant que Masinissa, tout ainsi armé qu'il était, entrait en la ville, pleine de troubles, à cause d'un si soudain changement, la reine Sophonisbe lui alla au-devant, sentant dès lors ses infortunes ; et, le voyant de plus belle apparence que tous les autres, à raison de la beauté de son harnais, aperçut bien qu'il était le roi, comme il était. Par quoi, se jetant incontinent à genoux à ses pieds, sans toutefois rien diminuer du grand coeur qu'elle avait auparavant, lui dit semblables paroles: « Très noble roi, ainsi a-t-il plu à Dieu, ensemble à votre félicité, que maintenant vous ayez pouvoir de faire de nous, qui naguère étions en état royal, tout ce qu'il vous plaira. Toutefois s'il est licite à prisonnier, conduit devant son victorieux, supplier ce nouveau seigneur de sa mort et de sa vie, s'il est permis lui embrasser les genoux, et lui baiser la main victorieuse, par la hautesse de royale majesté, en laquelle, n'y a pas longtemps, nous étions aussi, par la dignité de royale lignée, par le nom de la nation numidique, qui aussi vous était commun avec Syphax, et par les dieux de ce pays, qui vous y fassent recevoir en meilleure encontre qu'ils n'en ont pas fait partir Syphax, je vous prie très humblement faire de moi, que l'adverse fortune a faite votre prisonnière, tout ce qu'il plaira à votre noble coeur, pourvu que ne me laissiez tomber vive en la puissance de ces insolents Romains, spécialement haineux des Carthaginois. Vous pouvez bien, Sire roi, facilement considérer ce que je puis craindre par raison, si je suis mise entre les mains des Romains, leur étant ennemie, Carthaginoise, et fille d'Hasdrubal, pour ne dire en outre femme de Syphax. Mais, si ne pouvez le faire autrement, je vous prie, et supplie, vouloir plutôt que je meure, par vos propres mains, que me laisser mettre en pouvoir de mes ennemis. » Masinissa, qui même était Numide, et adonné (comme ils sont tous aussi) à luxure, regardant la douceur du visage de Sophonisbe (car son propre malheur la favorisait encore de certaine grâce, outre l'accoutumée, digne de compassion) en partie ému de telles prières attrayantes, et en partie surpris d'amour, tout ainsi armé qu'il était (n'étant pas encore arrivé Laelius) lui tendit la main droite, en gage de promesse et foi de ce qu'elle lui avait demandé, la levant debout; et parmi les pleurs et plaintes des femmes, et entre le tumulte des soldats, qui rôdaient partout, incontinent la prit à femme, célébrant ses noces au milieu de la tempête des Romains, sous opinion (comme je pense) d'avoir par cette voie trouvé moyen d'assouvir sa luxure, et satisfaire aux prières de Sophonisbe. Or arriva Laelius le jour ensuivant: selon le vouloir duquel s'en retournèrent ensemble au camp, avec tout le riche bagage du roi Syphax, avec le reste du butin, et avec la nouvelle remariée, et là furent reçus en grande faveur par Scipion, pour raison qu'ils s'étaient si vaillamment portés. Depuis, entendant que Masinissa avait consommé mariage avec Sophonisbe, prisonnière du peuple romain, l'en reprit aimablement à part ; de manière que Masinissa, s'étant parti de lui tout mélancolique et triste, se retira en son pavillon; là où, ayant fait sortir dehors un chacun, et passé quelque temps pleurant et soupirant si haut qu'il était bien ouï de ceux d'environ, par la contrainte de l'inévitable destinée de Sophonisbe, fit appeler à soi le plus fidèle d'entre ses autres serviteurs, sous la charge duquel il soulait mettre en garde du venin ou poison, pour s'en servir aux événements incertains de fortune, et lui commanda qu'ayant appareillé de cela un breuvage dedans une tasse, le portât à Sophonisbe, et ensemble lui dit de sa part que, s'il eût pu, lui eût fort volontiers gardé du tout la foi qu'il lui avait volontairement promise; mais, puisque la puissance lui était ôtée de qui le pouvait, à son très grand déplaisir, la lui maintenait en telle manière qui lui était possible, lui envoyant ce breuvage, à ce que, ne voulant tomber vive en la main des Romains, en pût user si elle trouvait bon d'ainsi faire; néanmoins qu'elle, se souvenant toujours très bien, et de son père, et de son pays, et semblablement des deux rois, auxquels avait été mariée, peu de temps auparavant, prit le parti qui lui semblerait meilleur, pourvoyant à soi-même. Sophonisbe, oyant cette ambassade, d'une contenance ferme et constante lui répondit ainsi: « Je reçois volontiers de mon mari don convenable à mes noces: et, puisqu'il ne me pouvait donner autre chose, je l'ai pour très cher; toutefois tu lui diras de ma part que je fusse morte plus volontairement, et de meilleur gré, si je ne me fusse remariée en mon même trépas. » Ce sont les paroles qu'elle dit, non point de moindre courage qu'elle prit la coupe ou tasse en sa main ; et soudainement, sans montrer jamais aucun signe de peur, la porte à sa bouche, et tantôt but tout le breuvage; et peu après, étant devenue enflée, finit sa vie par telle mort qu'elle-même avait demandée. En vérité bien serait-ce chose merveilleuse, et digne de perpétuelle mémoire, de voir même un homme d'extrême vieillesse, et qui semblerait déjà ne désirer autre chose que mourir, comme lui étant la vie ennuyeuse, s'aller offrir de son bon gré à une mort certaine, avec un coeur tant assuré. Or jugez, à plus forte raison, qu'il en doit être d'une jeune dame de sang royal, qui pour lors commençait seulement à goûter quelle douceur y avait en cette vie, ne faisant qu'arriver au monde, quant à l'expérience des choses humaines.

Traduction publiée chez Guillaume Rouillé, à Lyon, en 1551, d’après la version italienne de L. A. Ridolfi.

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