TIBULLE, Elégies, Livre I,

Elégie I, vv. 1 - 40.

           Qu’il amasse de l’or, celui qui prise les richesses ; qu’il possède des campagnes immenses et fertiles ; mais qu’une inquiétude continuelle l’assiège, et lui montre incessamment le soldat prêt à ravager ses biens ! Que la trompette guerrière, que des voiles ennemies chassent le sommeil de sa paupière ! Pour moi, la pauvreté m’assure une vie exempte de soins, auprès de mon foyer où luit un petit feu ; pourvu que l’espérance d’une modeste récolte ne soit pas trompée ; que mes corbeilles soient remplies des fruits de mon verger, et ma cuve d’un vin doux et onctueux. Mes mains rustiques planteront la tendre vigne et grefferont mes pommiers dans la saison favorable. Je ne rougirai même pas de manier le hoyau, ni de presser de l’aiguillon mes bœufs tardifs : je rapporterai soigneusement dans mon sein la jeune brebis ou le faible chevreau dédaigné par sa mère. Chaque année, je purifierai mon berger, et je répandrai sur l’autel de Palès des libations de lait.
        Car je t’adore, ô Déesse des campagnes, soit qu’un trône informe et délaissé te représente dans nos champs, ou qu’une statue antique, enlacée de fleurs, m’offre ton image dans nos villes ; et quelle que soit la récolte que l’année me prépare, j’en consacrerai les prémices à la Divinité des laboureurs.
            Blonde Cérès ! que les épis de nos moissons forment des couronnes que je suspendrai au parvis de ton temple ! que l’image du Dieu des jardins soit placée dans mes vergers ! que la faux menaçante de Priape en écarte les oiseaux ! Et vous, mes Lares ! jadis protecteurs de mes riches domaines, et maintenant gardiens de leurs débris ! Autrefois une génisse était le tribut que je vous payais pour mes innombrables troupeaux ; maintenant un faible agneau est la riche victime que vous offre un Tibulle indigent : un agneau tombera aux pieds de vos autels : la jeunesse de nos campagnes l’entourera en chantant des hymnes champêtres en votre honneur, et vous demandera de belles moissons et d’heureuses vendanges. Dieux tutélaires, exaucez-nous ! Ne méprisez pas les dons d’une table frugale, ni les libations qui coulent de ces vases d’argile, mais purs : les premiers hommes ne formaient-ils pas les leurs d’une terre simple et obéissante sous leurs mains agrestes ?

Traduction de H. G. Riqueti de Mirabeau, 1795.

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