Jean MAIRET (1604-1686), La Sophonisbe, 1635.

ACTE III, SCENE IV

MASSINISSE, SOPHONISBE,
PHENICE, CORISBÉ

MASSINISSE, entrant avec ses soldats ;
Soldats, attendez-moi, n'entrez pas plus avant;
La majesté du lieu ne veut point de suivant.
Autant que sa douleur sa beauté nous la montre,
Qui d'un pas triste et lent nous vient à la rencontre.

HARANGUE DE MASSINISSE
Madame, je sais bien que c'est renouveler
Ou croître vos ennuis que de vous en parler,
Et qu'il me siérait mieux d'avoir la bouche close
Que de vous consoler du mal que je vous cause.
Mais vos Dieux et les miens, à qui rien n'est segret,
Savent qu'en vous perdant je vous perds à regret,
Et qu'en quelque façon mon bonheur m'importune,
Pour ce qu'il ne me vient que de votre infortune.
Mais puisque le Destin, pour montrer qu'il vous hait,
N'a pas laissé la chose au gré de mon souhait,
Trouvez bon que mon cœur vous jure par ma bouche
Que très sensiblement votre douleur le touche,
Et qu'il diminuerait et vos maux et vos soins
Si pour y prendre part il vous en restait moins.
Ne m'étant pas permis d'empêcher vos misères,
Je ferai pour le moins qu'elles vous soient légères;
Et si je ne le puis, j'aurai soin en tout cas
Que de nombreux malheurs ne les aggravent pas.
Et qu'on vous traite en reine, et non pas en captive;
Rendez donc l'assurance à votre âme craintive,
Et que votre douleur se dispose à songer
En quoi les miens ou moi la pouvons soulager.

REPONSE DE SOPHONISBE
C'est bien très justement, ô vainqueur magnanime,
Que le monde est rempli du bruit de votre estime;
Vos rares qualités m'apprennent la raison
Du malheur obstiné qui suit notre maison.
Leur éclat est si grand que la Fortune même,
Tout aveugle qu'elle est, les connaît et les aime,
Et vous favorisant, agit si sagement
Qu'elle montre en cela qu'elle a du jugement.
Mais pour le juste prix d'une vertu si haute,
Si par de plus grands biens que ceux qu'elle nous ôte
L'inconstante n'ajoute à vos prospérités,
Vous avez beaucoup moins que vous ne méritez.
Assez de conquérants à force de puissance
Rangent les nations à leur obéissance;
Mais fort peu savent l'art de vaincre les esprits
Et de bien mériter le sceptre qu'ils ont pris.
Il n'appartient qu'à vous de faire l'un et l'autre;
C'est la propre vertu d'un cœur comme le vôtre;
Même c'est un destin, que les rois ennemis
Sont d'abord odieux à ceux qu'ils ont soumis,
Où votre courtoisie, ô vainqueur débonnaire,
Fait un miracle en moi qui n'est pas ordinaire.
Tant s'en faut que votre heur m'oblige à murmurer,
Que je demande aux Dieux de le faire durer;
Et vous n'aurez jamais une grandeur parfaite
Que lorsque vous aurez ce que je vous souhaite;
Les présents que le Sort vous fait à mes dépens
Ne sont pas le sujet des pleurs que je répands;
Je vois votre bonheur sans haine et sans envie,
Et je plains seulement le malheur de ma vie,
Qui m'est d'autant plus dur que, m'ayant tout ôté,
Espérance, repos, fortune, liberté,
Pour faire de tout point mon destin pitoyable,
Il m'ôte le moyen de me rendre croyable.
Dans la condition du temps où je me vois,
Je vous serai suspecte, ou peu digne de foi.
Mais n'ayant quasi plus qu'espérer et que craindre,
Il me siérait fort mal de flatter ou de feindre;
Et je me haïrais, si j'avais racheté
L'Empire de Syphax par une lâcheté.

PHENICE
Ma compagne, il se prend.

MASSINISSE
                                   Ô Dieux ! que de merveilles
Enchantent à la fois mes yeux et mes oreilles !
Certes jamais esprit n'eut un plaisir si doux
Que celui que je sens d'être estimé de vous.
Mars n'a point de lauriers dont la gloire me touche
Au prix d'être loué d'une si belle bouche;
Mais je n'aurai jamais qu'un bonheur imparfait
Si votre compliment n'est suivi de l'effet,
Si vous ne témoignez estimer Massinisse,
En lui donnant sujet de vous rendre service.
Commandez donc, Madame, éprouvez aujourd'hui
Le pouvoir absolu que vous avez sur lui;
Et tout malheur le suive, au cas qu'il ne vous serve
Aux choses qu'il pourra, sans feinte et sans réserve.

SOPHONISBE
Grand Roi, puisqu'il vous faut un sujet malheureux
Où pouvoir exercer vos actes généreux,
Pour ne me rendre pas votre grâce inutile,
Je ne vous ferai point de requête incivile.

PHENICE
La victoire est à nous, ou je n'y connais rien.

SOPHONISBE
Non, je ne veux de vous ni puissance ni bien;
Je ne demande pas à vos mains libérales
Ni mon sceptre perdu, ni ses pompes royales;
Car j'atteste les Dieux que quand je les aurais,
Avec l'âme et le cœur je vous les donnerais;
Mais si le sentiment de la misère humaine
Vous fait avoir pitié d'une dolente reine,
Naguère l'ornement de sa condition
Et maintenant l'objet de la compassion,
Donnez-moi l'un des deux : ou que jamais le Tibre
Ne me reçoive esclave, ou que je meure libre.
Nous vous en conjurons, mes disgrâces et moi,
Par le nom africain, par le titre de roi,
De qui la majesté de tout temps sacre-sainte
Souffrirait en ma honte une publique atteinte,
Par les sceptres que j'eus, par ceux que vous avez,
Par ces sacrés genoux de mes larmes lavés,
Par ces vaillantes mains toujours victorieuses,
Bref par vos actions en tout si glorieuses.

MASSINISSE
Dieux ! faut-il qu'un vainqueur expire sous les coups
De ceux qu'il a vaincus ? Madame, levez-vous.

SOPHONISBE
Non, Seigneur, que mes pleurs n'obtiennent ma demande.

MASSINISSE
Vous obtenez encore une chose plus grande
C'est un cœur que beauté n'a jamais asservi,
Et que présentement la vôtre m'a ravi.

SOPHONISBE
En l'état où je suis, il faut bien que j'endure
L'outrageuse rigueur de votre procédure:
Mais sachez que jamais un généreux vainqueur
N'affligea son vaincu d'un langage moqueur.

MASSINISSE
Ah ! Madame, perdez cette injuste créance
Qui dans sa fausseté me nuit et vous offense;
Jugez mieux des respects qu'un prince doit avoir,
Et dans votre beauté voyez votre pouvoir.
Trop de gloire pour moi se trouve en ma défaite
Pour la désavouer et la tenir secrète.
Vantez-vous d'avoir fait avec vos seuls regards
Ce que n'ont jamais pu ni les feux, ni les dards;
Il est vrai, j'affranchis une reine captive,
Mais de la liberté moi-même je me prive;
Mes transports violents, et mes soupirs non feints,
Vous découvrent assez le mal dont je me plains.

SOPHONISBE
Certes ma vanité serait trop ridicule,
Ou j'aurais un esprit extrêmement crédule,
Si je m'imaginais qu'en l'état où je suis,
Captive, abandonnée, au milieu des ennuis,
Le cœur gros de soupirs, et les yeux pleins de larmes,
Je conservasse encor des beautés et des charmes
Capables d'exciter une ardente amitié.

MASSINISSE
Il est vrai que d'abord j'ai senti la pitié;
Mais comme le Soleil suit les pas de l'Aurore,
L'Amour qui l'a suivie, et qui la suit encore,
A fait en un instant dans mon cœur embrasé
Le plus grand changement qu'il ait jamais causé.

SOPHONISBE
Il est trop violent pour être de durée.

MASSINISSE
Oui, car en peu de temps la mort m'est assurée
Si vous ne consolez d'un traitement plus doux
Celui qui désormais ne peut vivre sans vous.

CORISBÉ
Comme de plus en plus cet esprit s'embarrasse !

MASSINISSE
Donnez-moi l'un des deux, la mort, ou votre grâce.
Nous vous en conjurons mes passions et moi,
Non par la dignité de vainqueur et de roi,
Puisque Amour me fait perdre et l'un et l'autre titre,
Mais par mon triste sort, dont vous êtes l'arbitre,
Par mon sang enflammé, par mes soupirs brûlants,
Mes transports, mes désirs, si prompts, si violents,
Par vos regards, ces traits de lumière et de flamme,
Dont j'ai senti les coups au plus profond de l'âme,
Et par ces noirs tyrans dont j'adore les lois,
Ces vainqueurs des vainqueurs, vos yeux, maîtres des rois,
Enfin par la raison que vous m'avez ôtée.
Rendez-moi la pitié que je vous ai prêtée,
Ou s'il faut dans mon sang noyer votre courroux,
Que ce fer par vos mains l'immole à vos genoux,
Victime infortunée et d'amour et de haine.

SOPHONISBE
Votre mort au contraire augmenterait ma peine;
Mais plaignez, ô grand roi, votre sort et le mien,
Qui par nécessité rend le mal pour le bien;
Je vous plains de souffrir, et moi je suis à plaindre
D'allumer un brasier que je ne puis éteindre.

MASSINISSE
Quand on n'a point de cœur, ou qu'il est endurci...

SOPHONISBE
C'est pour en avoir trop que je vous parle ainsi.

MASSINISSE
Ce discours cache un sens que je ne puis entendre.


SOPHONISBE
Ce discours toutefois est facile à comprendre
Le déplorable état de ma condition
M'empêche de répondre à votre affection;
La veuve de Syphax est trop infortunée
Pour avoir Massinisse en second hyménée,
Et son cœur généreux formé d'un trop bon sang
Pour faire une action indigne de son rang;
Car enfin la Fortune avec toute sa rage
M'a bien ôté le sceptre, et non pas le courage.
Je sais qu'usant des droits de maître et de vainqueur,
Vous pouvez me traiter avec toute rigueur,
Mais j'ai cru jusqu'ici que votre âme est trop haute
Pour le simple penser d'une si lâche faute.

MASSINISSE
Croyez-le encor, Madame, et sachez qu'en ce point
Votre créance et moi ne vous tromperons point.
Donc pour vous faire voir que c'est la belle voie
Par où je veux monter au comble de ma joie,
Puisque Syphax n'est plus, il ne tiendra qu'à vous
D'avoir en Massinisse un légitime époux.

SOPHONISBE
Quelles reines au monde en beautés si parfaites
Ont jamais mérité l'honneur que vous me faites ?
Ô merveilleux excès de grâce et de bonheur
Qui met une captive au lit de son seigneur.

MASSINISSE
Puisque vous me rendez le plus heureux des hommes
Ma violente ardeur, et le temps où nous sommes,
Ne me permettent pas de beaucoup différer
Un bien le plus parfait qu'on saurait espérer.
C'est pourquoi trouvez bon qu'en la forme ordinaire
Le flambeau d'hyménée aujourd'hui nous éclaire
Tant pour hâter le temps d'un bien qui m'est si cher
Que pour d'autres raisons qui pourraient l'empêcher
Et que pour le présent il faut que je vous taise.
Cependant permettez que je prenne à mon aise
Un honnête baiser, pour gage de la foi
Que le Dieu conjugal veut de vous et de moi.
                                                                  Il la baise.
O transports ! ô baiser de nectar et de flamme,
À quel ravissement élèves-tu mon âme
Madame, s'il vous plaît, j'irai voir mes soldats
Et les ordres donnés, je reviens sur mes pas.
Adieu, vous voyez trop en mon visage blême
Que m'arracher de vous, c'est m'ôter à moi-même.
                                                                  Il s'en va.

SOPHONISBE
Ô miracle d'amour à nul autre pareil !

PHENICE
Peut-être une autre fois vous suivrez mon conseil ?

SOPHONISBE
Ha! Phénice, il est vrai qu'une telle merveille
Fait que très justement je doute que je veille,
Et qu'un songe trompeur n'abuse mes esprits.

PHÉNICE
Madame, le Numide est tellement épris,
Son brasier est si grand, qu'il ne vous faut pas craindre
Que rien que le trépas ait pouvoir de l'éteindre.
Cependant en ceci la prudence des Dieux
Contre nos sentiments a fait tout pour le mieux.
S'il avait aujourd'hui votre lettre reçue,
Vos desseins n'auraient pas une si bonne issue.
S'il savait seulement que vous l'avez chéri,
Vous l'auriez pour amant plutôt que pour mari.
Croyez assurément que votre modestie
Fait de sa passion la meilleure partie.
C'est pourquoi tenez bon, et ne relâchez point,
Que l'ouvrage entrepris ne soit au dernier point.
Après, quand vous serez sa véritable femme ,
Vous pourrez lui montrer votre première flamme,
Afin qu'il vous chérisse avecque plus d'ardeur ,
Voyant que vous l'aimez, et non pas sa grandeur.
Allons donc achever les apprêts nécessaires
Au rétablissement du bien de vos affaires.
Mais quel sujet, Madame, avez-vous de rêver ?

SOPHONISBE
Phénice, je ne sais ce qui doit m'arriver,
Mais quelque doux présent que le bonheur m'envoie,
Mon cœur ne goûte point une parfaite joie.
Syphax n'a pas encor les honneurs du tombeau,
Et d'un second hymen j'allume le flambeau;
Certes son amitié jointe à la bienséance
Me donne du remords et de la répugnance.

CORISBÉ
Madame, il est bien vrai qu'en une autre saison
Vous auriez ces pensers avec juste raison;
Mais songez qu'en l'état où vous êtes réduite,
C'est la nécessité qui fait votre conduite.
Mille raisons d'État que vous n'ignorez pas
Sont de votre action l'excuse et le compas.
Celles de votre rang sont toujours dispensées
D'attacher leur conduite à toutes ces pensées.

SOPHONISBE
Allons donc travailler à notre liberté,
Et cédons aux rigueurs de la nécessité.

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