OVIDE, Les Métamorphoses, Livre I,
Le Déluge.-
Traduction de Thomas CORNEILLE.

Déjà de tous côtés allait tout mettre en poudre,
Mais enfin il craignit que tant de feux lancés
De l’Air jusques au Ciel ne fussent repoussés,
Et que de son Palais l’inimitable ouvrage
De cet embrasement n’éprouvât le ravage.  5
Il se souvint d’ailleurs qu’un Décret du Destin
Du Monde par la flamme avait réglé la fin,
Et qu’il viendrait un jour où le Ciel et la Terre
Brûlant confusément sans l’aide du Tonnerre,
On verrait ce grand Tout par le feu consumé 10
Retourner au Néant dont il était formé.
Ainsi pesant la peine avant que d’en résoudre,
Tout d’un coup il renonce à se servir du foudre,
Et met bas tous ces traits que lorsqu’il veut punir,
Les Cyclopes en hâte ont soin de lui fournir. 15
Au défaut de la flamme, il a recours à l’onde ;
Tout le monde est coupable, il noiera tout le monde,
Et des fleuves entiers du haut du Ciel versés,
Lavant tant de forfaits, les rendront effacés.
Il le jure, et soudain l’effet suit sa parole.  20
Il enferme Aquilon dans les antres d’Eole,
Et retient tous les vents dont les souffles ouverts
Peuvent sécher la Terre et balayer les Airs.
Notus, le seul Notus, de ses ailes humides,
Mis hors de sa prison, fend les Plaines liquides. 25
Son visage est couvert des plus obscurs brouillards,
Leur noirceur sur son front s’épand de toutes parts.
D’un fécond amas d’eaux sa barbe appesantie
En laisse dans son sein couler une partie,
Et ses moites cheveux sont comme des Canaux 30
D’où sortent tout autour mille et mille ruisseaux.
Il ne perd point de temps ; tout ce qu’il voit de nues,
Dans le milieu des Airs par leur poids soutenues,
Il les presse, et sa main sur cent lieux différents
Fait fondre tout à coup d’impétueux Torrents. 35
Iris de qui Junon se sert pour ses messages
Amasse exprès des eaux, engrossit les nuages,
Et porte, en se parant de diverses couleurs,
Un sinistre présage aux tristes Laboureurs.
De tant d’affreux Torrents la chute surprenante 40
Dans leurs cœurs étonnés fait naître l’épouvante ;
Leurs blés sont renversés, et sous ce poids flottant
Le travail d’une année avorte en un instant.
Mais pour mettre le comble à leurs justes alarmes
C’est peu qu’à Jupiter le Ciel prête des armes. 45
Par tout ce que la Terre en peut encor offrir,
Neptune en son Palais songe à le secourir ,
Et l’ordre étant donné que sans se faire attendre
Chaque Fleuve à l’envi se hâte de s’y rendre ,
« Il ne faut pas, dit-il, les voyant accourus,  50
Perdre avec vous le temps en discours superflus.
Il s’agit de montrer qui je suis, qui vous êtes.
Ouvrez de vos courants les clôtures secrètes,
Et rompant ce qui sert d’obstacle à vos Canaux,
Faites sentir partout la chute de vos eaux. »  55
Il parle, on obéit ; chacun étend ses rives,
Presse à flots redoublés ses ondes fugitives,
En élargit la source, et se précipitant,
Porte un double tribut à la mer qui l’attend.
De son côté Neptune armé pour cette guerre  60
Elève son Trident, puis en frappe la Terre.
Ce rude coup l’entrouvre, elle tremble, et les eaux
S’y font de toutes parts des passages nouveaux.
Les Fleuves débordés au travers des Campagnes,
Faisant grossir leurs flots à l’égal des Montagnes, 65
Dans leur subit ravage entraînent en tous lieux,
Et les Palais des Rois, et les Temples des Dieux.
Ah, combien sous l’horreur de ces fières tempêtes
Périssent chaque instant et d’hommes et de bêtes !
S’il est quelque maison qui reste encor debout, 70
L’onde passe le comble, et la couvre partout ;
Et les plus hautes tours, dans leur gouffre englouties,
De cet abîme d’eaux ne sont point garanties.
Rien n’en peut éviter l’affreux débordement,
La Terre avec la Mer ne fait qu’un élément ; 75
Et cette Mer partout étendant ses ravages,
Trouve partout la Mer, et n’a plus de rivages.
L’un sur une colline a cru sauver ses jours,
L’autre d’une nacelle a cherché le secours,
Et pleurant ses Moissons, que l’eau cache à sa vue, 80
Fait servir l’aviron où servait la charrue.
Celui-ci vers un Mont se hâtant de ramer,
Passe sur sa maison qui vient de s’abîmer.
Celui-là sur un Orme espérant quelque asile,
Prévenu par les eaux voit sa peine inutile,  85
Et trouve en y montant un poisson arrêté
Où d’abord il a cru trouver sa sûreté.
Les Vaisseaux vont partout, et si l’ancre est jetée,
C’est quelquefois un Pré qui la tient arrêtée,
Et l’onde ouvre au Pilote un mobile chemin  90
Sur les mêmes Coteaux qui produisaient le vin.
Ces lieux, qui tapissés d’une aimable verdure
Aux chèvres d’alentour fournissaient leur pâture,
Ne sont plus qu’un abîme, et sans rives et sans bords,
Où les Monstres Marins roulent leurs vastes corps. 95
Le bruit des flots émus frappant les Néréides,
Les oblige à sortir de leurs grottes humides,
Et leur surprise est grande à voir tout à la fois
Des Maisons sous les eaux, des Villes et des Bois.
Jusque dans les Forêts le Dauphin se promène, 100
Et là s’embarrassant dans les branches d’un chêne,
Il s’élance, et l’effort qu’il fait en bondissant
Semble déraciner ce qu’il touche en passant.
L’inimitié se perd, et sans plus de querelle
Le Loup voit la Brebis, et nage à côté d’elle. 105
L’eau ne pardonne à rien, et son rapide cours
Emporte également les Tigres, et les Ours.
En vain le Sanglier met sa force en usage,
La vitesse du Cerf flatte en vain son courage,
Le Lion ainsi qu’eux du péril étonné  110
Cède aux larges Torrents dont il est entraîné,
Et dans ce juste effroi les tristes Hirondelles.
Ne trouvant plus de terre où reposer leurs ailes,
Sont contraintes enfin, après un long effort,
De subir dans les eaux une infaillible mort.  115
De si profonds amas en élèvent l’abîme,
Que des Monts les plus hauts elles passent la cime,
Et font rouler leurs flots jusque sur des sommets,
Où nuages ni vents n’atteignirent jamais.
Ainsi ce fut en vain qu’on s’en fit un refuge. 120
Tout fut enveloppé dans cet affreux déluge ;
Ou si de sa fureur quelqu’un se put sauver,
Ce que l’eau commença, la faim sut l’achever.

 

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