La position politique de Démosthène à l'époque du Contre Leptine

1. Rappel : 
Démosthène prononce ses premiers discours politiques, après la guerre sociale (la caisse de l'Etat est vide ; on a pu voir les conséquences néfastes d'une politique impérialiste), au moment où un parti modéré, favorable à la paix, avec Eubule à sa tête, est au pouvoir (1). A l'époque du Contre Leptine, Eubule dirige de fait les affaires de la cité en administrant le théôricon depuis qu'il a fait voter une loi affectant les excédents budgétaires à la caisse des spectacles, utilisée dès lors pour des distributions aux pauvres et pour divers travaux d'équipement de la cité.

2. Le problème : 
Démosthène est-il alors un partisan d'Eubule (dont il va se séparer ensuite pour critiquer, à propos de Philippe, et avec la virulence que l'on sait, les positions du parti de la paix)? Est-il d'ores et déjà fidèle à la ligne politique qui sera la sienne ensuite : patriotisme démocratique, au besoin guerrier, souci de la grandeur d'Athènes et rejet de tout ce qui pourrait ressembler à un renoncement (et donc aux antipodes des modérés d'Eubule ) ?

3. Les éléments du débat :
1. Un Démosthène qui n'aurait jamais varié, défenseur éternel de la grandeur d'Athènes et qui n'aurait jamais eu aucun rapport avec le parti modéré d'Eubule : cf. Francotte (2),  et aussi introduction de l'édition Budé, due à Pierre Orsini (cf. p. XXIV-XXIX ) : Démosthène fidèle à la politique d'effort conforme à la tradition démocratique. Dans son Histoire de la littérature grecque (1887-1928), Alfred Croiset  ne suppose pas un seul instant qu'on pourrait douter de la constance de la ligne politique de Démosthène. C'est encore, semble-t-il, la position de J. de Romilly, du moins si l'on en juge par cette phrase, : "Il (Démosthène) arrivait à la politique à l'époque d'Eubule, qui faisait prévaloir la modération et les économies : tout de suite, Démosthène sembla préférer au souci de l'épargne celui d'un idéal moral. (3)"
Notons qu'il s'agit là de la conviction de spécialistes de l'étude des textes, de formation philologique et littéraire.

2. Cependant les plus récents biographes (des historiens) de Démosthène s'accordent pour dire qu'il fut d'abord proche d'Eubule avant de rompre avec lui (sans doute dès 353-52 : affaire de Mégalopolis)
2.1 Pierre CARLIER (prof. Hist. grecque à Nancy II), Démosthène, Fayard, 1990 :
Dans le Contre Leptine en particulier, Démosthène cherche à démontrer que sauvegarder les privilèges est essentiel dans une démocratie : cela permet d'assurer le dévouement des citoyens dont l'émulation constitue le ressort du patriotisme. La recherche de l'honneur (timè) n'est pas sans rappeler le principe de la timocratie de type spartiate décrite par Platon dans la République (4). Le jeune orateur attaque, comme dans le Contre Androtion, les mesures fiscales abusives prises pendant la guerre sociale : "selon toute vraisemblance, il participe à la campagne politique et judiciaire menée par Eubule contre l'équipe impérialiste des années précédentes."
De même dans le Discours sur les Symmories, le  refus de l'aventure militaire, le redressement de la flotte et l'atténuation de la pression fiscale correspondent aux grandes lignes de la politique d'Eubule.

Pourtant Démosthène, précise P. Carlier, n'est pas un inconditionnel d'Eubule et de sa politique : il y a seulement à l'époque une convergence d'intérêts et un accord partiel sur la politique à suivre. Mais la rupture va se faire en 353-52 à propos de Mégalopolis : attaqués par Sparte les Mégalopolitains demandent de l'aide à Athènes : Démosthène plaide en leur faveur, car il faut affaiblir l'ennemi potentiel spartiate. Mais Démosthène ne sera pas suivi.
Pour Démosthène la vision d'Eubule - essentiellement surveiller les frontières et les points stratégiques - ne suffit pas : il faut empêcher tout adversaire virtuel, en l'occurrence Sparte, de devenir trop puissant.

2.2 Claude MOSSÉ : Démosthène ou les ambiguïtés de la politique, A. Colin, 1994 : Démosthène, à l'époque de ses premiers discours politiques, est placé aux côtés de ceux qui, derrière Eubule, souhaitent alléger les charges des plus riches.

4. Essai de confrontation de ces théories avec l'analyse du Contre Leptine ?
Démosthène apparaît certes comme un modéré : aspect essentiel des privilèges en démocratie (cf. supra) ; défense des riches privilégiés ; nécessité de la richesse et des riches. Et donc peut-être y a-t-il une certaine concordance de ses vues avec la politique d'Eubule. 
Cependant la nécessité de l'existence des riches est justifiée par la menace de la guerre (5), qui est clairement envisagée : le § 26 du Contre Leptine est à prendre au sérieux : les riches sont les dépositaires de la fortune de la cité (6), qu'ils doivent faire fructifier pour permettre à celle-ci d'y puiser, par le biais de l'eisphora et des triérarchies, en cas de guerre. Démosthène y souligne également l'importance des dépenses militaires opposées aux dépenses faites en vue des spectacles (7).
La référence à Eubule au §137 n'est pas claire : d'après la traduction d'O. Navarre (Budé) (8) : Eubule est donné en exemple, parmi d'autres, pour sa sagesse car il n'a intenté aucune action contre ses ennemis bénéficiant d'immunités. Dans ce cas effectivement Eubule serait implicitement allégué contre la loi de Leptine et donc Démosthène le rejoindrait sur ce point. Mais l'argument n'est pas imparable : on pourrait même y voir une allusion perfide de Démosthène, non dépourvue d'ironie : Eubule et les siens n'auraient pas le courage d'agir directement : Leptine, en interdisant toutes les immunités,   ne jouerait-il pas au fond leur jeu, aussi paradoxal que cela puisse paraître ? 
Car on peut s'interroger sur l'aspect démocratique de la proposition de Leptine : certes il met en avant sa volonté de faire payer les riches (9) ; certes on pourrait alléguer que s'il y trop d'immunités, même les pauvres finiront par être soumis aux liturgies, mais Démosthène répond de manière assez convaincante à ce dernier argument (10) : les citoyens qui sont en deçà du cens liturgique bénéficient d'une immunité forcée et, en mettant les choses au pire, au cas où on manquerait vraiment de citoyens pour exercer les liturgies, il suffirait d'organiser des symmories (associations de contribuables) qui permettraient à chacun de ne verser qu'une modeste contribution, correspondant à ses revenus. L'allégement attendu de la loi de Leptine, dont l'Etat ne tirera pratiquement aucun revenu supplémentaire, ne concerne-t-il pas finalement surtout d'autres riches, qui paieront moins souvent (et donc moins, tout simplement) si tous les riches paient ?

Conclusion :
Il semble donc y avoir finalement peu d'éléments, dans le texte du Contre Leptine permettant de confirmer une appartenance de Démosthène, à cette époque, au parti d'Eubule. Pour se faire une idée globale de la question, il faudrait certes examiner un à un  tous les autres discours de Démosthène à la même époque (11), mais il semble qu'on puisse, au vu du seul Contre Leptine, avancer les affirmations  suivantes. 
Quand bien même on verrait entre Démosthène et Eubule une certaine communauté d'intérêts (défense des riches, dont Démosthène fait partie ; modération des idées et du ton du discours ; opportunisme possible de Démosthène par rapport au parti alors au pouvoir…) ; on voit aussi et surtout ce qui les sépare : le souci constant de la grandeur d'Athènes,  la défense convaincue - et d'une haute tenue morale - de l'honneur de la cité et du respect de la parole donnée sont à mille lieues de la frilosité du parti de la paix à tout prix qui soutient la politique d'Eubule. Même si l'on admet, suivant en cela les historiens précédemment cités, que Démosthène était alors allié d'Eubule, on voit qu'une telle alliance, qui ne pouvait être que de circonstance, reposait  sur un malentendu de fond, que les faits ne tarderaient pas à dissiper.

Jean-Louis Gourdain, professeur en classes préparatoires, Lycée Jeanne d'Arc, Rouen.

Notes :
(1) A partir de 355, à Athènes, et pendant quelques années, est au pouvoir un parti de la paix, un groupe modérés formé de riches, de possédants, las du poids de la guerre (qu'ils doivent supporter en payant l'eisphora et en exerçant la triérarchie). Euboulos (Eubule), cité au § 137 du C.L.,  va prendre la direction de ce parti. Il a négocié la paix de 355 avec les alliés (Croiset). De 354 à 350, il administre le théôricon (fonds des spectacles) : donne à cette charge une dimension extraordinaire et dirige de fait la politique de la cité. Nous savons peu de choses de lui sinon son désir de maintenir la paix à tout prix. Deux ouvrages, Les Revenus de Xénophon et le Discours sur la Paix d'Isocrate peuvent témoigner des préoccupations qui animent Eubule et ses amis. Politique de renoncement à la grandeur et de repli sur soi ; il faut rechercher la paix à tout prix en renonçant à l'usage de la force dans les relations internationales, car la paix est favorable au commerce et à la prospérité matérielle , alors que la guerre est ruineuse et fait peser sur les riches le poids de contributions exceptionnelles.
(2) H. FRANCOTTE : Etudes sur Démosthène : les premiers discours. Musée Belge, 1914, p. 159-188 ; mais la qualification d'oligarchique appliquée à Eubule ne semble pas exacte : "Ces hommes, à l'inverse des oligarques du siècle précédent, n'étaient pas des adversaires de la démocratie", Claude Mossé, Histoire d'une démocratie: Athènes , p. 127.
(3) Précis de Littérature grecque, 1980, p. 140
(4) Cf. République VIII, 545a et s. ; ce qui n'implique pas que D. soit laconisant.
(5) Menace alors bien réelle : Philippe de Macédoine commence alors à intervenir dans les affaires de la Grèce : cf.  CL, §61, où Philippe est mentionné.
(6) Thèse reprise dans le discours Sur les symmories, 28.
(7) Faut-il voir là une critique voilée de la gestion du théôricon par Eubule ? Dès les premiers discours contre Philippe, Démosthène envisagera une réforme de la caisse des spectacles ; c'est en 339 qu'il parviendra à la faire affecter aux dépenses de la guerre. Voir Introduction de l'édition Budé, p. XXVI et note 4.
(8) La traduction anglaise (Perseus) ne me paraît pas très vraisemblable.
(9) §127 : "afin que les citoyens les plus riches n'échappent pas aux liturgies"…
(10) §18-23.
(11) Francotte le fait et les arguments qu'il en tire pour la défense de la rectitude de la ligne politique de Démosthène ne me semblent pas sans valeur.
(12) Parti que Fernand Robert, La Littérature grecque, Que sais-je 227, 1946, p. 110, définissait ainsi : "un parti de marchands qui acceptaient tacitement l'idée d'une renonciation à toute hégémonie, moyennant le maintien d'une tranquillité générale, favorable aux affaires."
 

retour