TIBULLE, Elégies, Livre I,

Elégie VI.

J’ai souvent essayé de chasser mes soucis par le vin : mais la douceur convertissait en larmes tout le vin que je buvais. J’ai souvent tenu entre mes bras une nouvelle Amante, mais pensant jouir de ses faveurs, la Déesse des Amours me faisait ressouvenir de ma Souveraine (1), et m’abandonnait en même temps. Alors cette femme, se retirant d’auprès de moi, me dit que j’étais enchanté, et me conta (certes j’en ai de la honte) qu’elle savait toute ma mauvaise vie. Elle n’avait point fait tout cela par la force de quelques paroles charmeresses : car pour en dire la vérité, la belle que j’aime m’avait enchanté par la douceur de son visage, par ses bras polis, et par ses cheveux blonds. Telle était autrefois la Néréide Thétis (2) avec sa cimarre de couleur marine, quand elle fut amenée sur un poisson qui lui servait de palefroi (3) à Pelée, Prince de Thessalie. Ce qui me fit grand tort auprès d’elle, fut qu’un riche Amant lui offrit son service, et une vieille rusée parut en même temps à mon dommage. Qu’elle mange de la chair toute crue, la vilaine qu’elle est, et que d’une bouchée ensanglantée, elle avale des breuvages amers détrempés avec du fiel. Que des âmes volent autour d’elle, se plaignant de leurs destinées, et que la chouette sortant du toit de la maison ne lui présage rien que de funeste. Qu’étant pressée d’une faim enragée, elle cherche quelques herbages autour des vieux sépulcres, et des ossements délaissés des loups carnassiers. Qu’elle coure pieds nus. Qu’elle hurle dans les Villes, et que la foule des chiens opiniâtres s’émeuve contre elle en passant dans les carrefours. La chose arrivera comme je me l’imagine, et un Dieu m’en donne des marques : car il y a des Dieux pour les Amants, et Vénus injustement abandonnée se met en colère. Mais toi, renonce au plus tôt qu’il te sera possible à toutes les ordonnances de l’avare forcière : car tout amour se laisse vaincre par les présents. Un pauvre sera toujours devant tes yeux : il sera toujours le premier à te suivre, et se tiendra fixe à tes côtés : un pauvre te sera compagnon fidèle dans la plus grande presse, il te soutiendra de la main, et te fera faire place. Le pauvre te mènera secrètement à des amis cachés, et détachera lui-même sans peine les souliers de tes pieds aussi blancs que la neige. Hélas ! c’est bien en vain que nous parlons de toutes ces choses : mes paroles ne sont point capables de me faire ouvrir la porte ; il faut que j’aille frapper dessus à pleine main. Toi cependant qui es plus heureux que je ne suis, évite si tu peux la disgrâce de ma Destinée. La fortune tourne sans cesse (4) autour de sa roue légère.

Remarques :
(1) De ma Souveraine, ou de ma Maîtresse, parce que les Amants qui se rendent esclaves de leurs passions appellent souveraines et maîtresses celles de qui les grâces et la beauté leur ont gagné le cœur.
(2) La Néréide Thétis. Voyez ce que j’ai dit de cette Thétis, fille de Nérée, sur le Poète Catulle aux noces de Pelée et de Thétis.
(3) Palefroi est un vieux mot français qui signifie le cheval d’une Dame, dont je n’ai point fait difficulté de me servir dans une similitude Poétique, laquelle a quelque chose de l’ancienne galanterie qui se trouve dans nos anciens Romans. En tout cas, l’emploi en est Comique, et non pas burlesque.
(4) La fortune tourne sans cesse. Il parle selon la pensée des Anciens qui dépeignaient la Fortune assise sur une roue pour montrer son inconstance. D’autres néanmoins la mettaient sur un globe, comme il paraît par ces vers de Pacuve,
                Fortunam insanam esse, et caecam, et brutam perhibent Philosophi.
                Saxoque instare globoloso praedicant volubili
                Id quo saxum impulerit fors, eo cadere fortunam autumnant.


Traduction et remarques de Michel de Marolles, abbé de Villeloin (1600-1681), édition de 1653.

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