TITE-LIVE, Histoire romaine, Livre XXX, ch. 12 - 17.
De la traduction de Pierre du Ryer, 1659
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XII. Là Syphax, courant alentour des escadrons ennemis pour tâcher d’arrêter les siens, ou par la honte qu’il pensait leur faire, ou par son propre péril, tomba de son cheval qui avait été blessé; et comme il fut aussitôt enveloppé par la multitude, il fut pris et mené vif à Lélius, et, surtout à Massinisse, un agréable et plaisant spectacle. Cirthe, qui était la capitale du royaume de Syphax, servit de retraite à quantité de monde qui s’y sauva par la fuite; et au reste le carnage fut moins grand que la victoire, parce qu’il n’y eut que les gens de cheval qui combattirent. Il ne demeura pas plus de cinq mille hommes sur la place, et l’on n’en prit de prisonniers que la moitié de ce nombre quand on fut entré dans le camp où la multitude se jeta, épouvantée de la prise de son roi. Alors Massinisse dit à Lélius que véritablement rien ne lui pouvait être plus rigoureux à l’heure présente que d’aller recevoir, comme couronné par les mains de la victoire, le royaume de son père qu’il avait enfin recouvré si longtemps après qu’il l’avait perdu, mais qu’il ne lui était pas permis de se reposer, non plus dans les prospérités que dans les adversités. Que si Lélius trouvait bon qu’il allât devant à Cirthe avec la cavalerie et Syphax, il se rendrait maître de toutes choses, parmi la crainte et l’épouvante, et que Lélius y pourrait venir ensuite à petites journées avec son infanterie. Lélius lui ayant accordé ce qu’il demandait, il alla devant à Cirthe, et somma les principaux de la ville de le venir trouver; mais comme ils ne savaient pas encore la prise du roi, il lui fut impossible d’en rien obtenir, ni en leur disant ce qui s’était passé, ni par menaces, ni par remontrances, qu’il ne leur eût fait voir Syphax enchaîné. Alors il se fit de tous côtés de grands gémissements à la vue d’un spectacle si triste et si déplorable ; l’on abandonna les murailles, en partie de crainte, et les portes furent ouvertes au victorieux, en partie du consentement de ceux qui se voulaient mettre dans ses bonnes grâces. Ainsi Massinisse, ayant mis des gardes à toutes les portes et à tous les endroits commodes pour empêcher que personne ne se sauvât, alla droit au palais pour s’en saisir; mais comme il pensait y entrer, Sophonisbe, femme de Syphax et fille d’Asdrubal, vint au-devant de lui sur la porte, et voyant Massinisse au milieu d’un escadron de cavalerie, remarquable par dessus les autres par ses riches armes et par le reste de son équipage, elle se douta bien que c’était le roi, s’alla jeter à ses genoux, et lui parla en ces termes: Les dieux, dit-elle, votre vertu et votre bonheur, vous donnent sans doute sur nous toute sorte de puissance. Mais s’il est permis à une captive de faire quelque prière au maître de sa vie et de sa mort, s’il lui est permis de toucher ses genoux et sa main victorieuse, je vous supplie par la majesté royale dont nous jouissions naguère, par le nom des Numides qui vous a été commun avec Syphax, par les dieux protecteurs de ce palais, que je prie de vous recevoir sous de meilleurs auspices que Syphax n’en est parti, enfin je vous supplie par toutes ces choses, de me faire cette grâce, puisque je suis votre captive, de disposer de moi selon votre volonté, et de ne pas permettre que je sois abandonnée à la discrétion et à la cruauté de quelque Romain. Quand je n’aurais jamais été que la femme de Syphax, j’aimerais mieux me soumettre à la merci d’un Numide, né comme moi dans l’Afrique, qu’à la puissance d’un étranger; et vous pouvez bien juger ce qu’une Carthaginoise, ce qu’une fille d’Asdrubal doit appréhender d’un Romain. Que si vous ne pouvez autrement me garantir de la servitude et de la domination des Romains, je vous conjure de m’en délivrer par la mort. Cette princesse était parfaitement belle et en la fleur de son âge; de sorte que, comme elle lui serrait les mains en le priant de lui promettre qu’elle ne serait point livrée aux Romains, et que déjà son discours approchait plus des caresses que des prières, non seulement il en eut pitié, mais comme les Numides sont naturellement enclins à l’amour, le vainqueur se laissa prendre par les charmes de sa prisonnière, lui donna sa foi pour gage de la sûreté qu’elle demandait, et entra dans son palais. Ensuite il commença à songer comment il pourrait tenir à cette princesse la parole qu’il lui avait donnée; voyant qu’il n’en pouvait trouver de moyens, il prit de son amour un conseil imprudent et téméraire. En effet il fit préparer dès le même jour tout ce qui était nécessaire pour son mariage, afin d’ôter à Scipion et à Lélius la liberté de disposer de Sophonisbe comme d’une prisonnière quand elle serait femme de Massinisse. Lorsque ces noces furent faites, Lélius arriva dans la ville, et dissimula si peu qu’il n’approuvait pas ce mariage que, d’abord ayant tiré Sophonisbe de son lit, il voulut l’envoyer à Scipion avec Syphax et les prisonniers. Mais enfin s’étant laissé vaincre par les prières de Massinisse qui le conjura de laisser à Scipion à déterminer duquel des deux rois Sophonisbe devait suivre la fortune, il se contenta de lui envoyer Syphax et le reste des prisonniers, et avec le secours de Massinisse, il alla prendre les autres villes de la Numidie où Syphax avait mis ses garnisons.
XIII. Lorsque la nouvelle fut venue dans le camp que l’on y amenait Syphax, tout le monde se répandit, et se rangea de part et d’autre, comme pour voir un triomphe. Ce prince marchait le premier, lié et enchaîné ; il était suivi d’un assez grand nombre de gentilshommes numides, et chacun, pour augmenter cette victoire, ajoutait ces discours à la grandeur de Syphax et à la réputation de son royaume : que c’était donc là ce Prince, à qui les deux plus puissants peuples de la terre, le Romain et le Carthaginois, avaient tant déféré que Scipion avait abandonné l’Espagne et son armée pour aller sur deux vaisseaux lui demander en Afrique son amitié, et qu’Asdrubal, général des Carthaginois, n’était pas seulement venu en son royaume, mais qu’il lui avait donné sa fille en mariage; qu’il avait eu une fois en sa puissance les deux généraux des Romains et des Carthaginois ; que, comme l’un et l’autre de chaque parti, en sacrifiant aux dieux immortels, leur avait demandé la paix, l’un et l’autre en même temps avait demandé à Syphax son amitié et son alliance. Qu’il avait naguère tant de force et de puissance qu’après avoir chassé Massinisse de son royaume, il l’avait réduit à une si grande extrémité qu’il n’avait pu sauver sa vie que par le bruit de sa mort, ayant été contraint de vivre à la manière des bêtes sauvages, caché dans les bois et dans les cavernes. Tandis qu’on faisait ce discours de Syphax, il fut conduit devant Scipion qui l’attendait, assis dans sa tente. D’abord Scipion en eut pitié, lorsqu’il compara en lui-même la première fortune de ce prince avec sa fortune présente, et qu’il se souvint d’avoir logé dans son palais, de s’être donné la foi l’un à l’autre, et d’avoir fait entre eux une alliance, et publique, et particulière. Les mêmes choses relevèrent le courage de Syphax, et lui donnèrent la hardiesse de parler librement au victorieux. Car comme Scipion lui eut demandé pourquoi il avait voulu non seulement abandonner l’alliance des Romains, mais même leur faire la guerre sans en avoir aucun sujet, il confessa qu’il avait failli, et qu’il avait fait une folie; mais que s’être déclaré contre le peuple romain en était la fin, et non pas le commencement. Qu’il avait commencé à perdre le sens lorsqu’il avait banni de son coeur le respect des alliances publiques et particulières et qu’il avait épousé une femme carthaginoise. Que les flambeaux de ses tristes noces avaient mis le feu dans son palais; que cette furie, que cette peste lui avait aveuglé l’esprit et l’avait privé de la raison par toutes sortes de charmes et d’attraits, et qu’elle n’avait point eu de repos qu’elle ne lui eût mis en main les armes contre son hôte et son ami; qu’il avait néanmoins cette consolation, dans sa ruine et dans ses misères, de voir cette même peste, et cette même furie dans la maison de son plus mortel ennemi. Que Massinisse n’était pas plus sage, ni plus constant que Syphax; qu’au contraire sa jeunesse le rendait plus imprudent et plus facile à tromper; qu’au moins il avait déjà montré plus d’aveuglement et de légèretés que Syphax en la prenant pour sa femme.
XIV. Ce discours qu’il fit, non seulement avec un esprit de jaloux voyant que celle qu’il aimait était en la possession de son rival, ne laissa pas peu d’inquiétude dans le coeur de Scipion. Car ce mariage fait à la hâte, au milieu presque des armes, sans avoir ni consulté, ni attendu Lélius, donnait lieu d’ajouter foi à ces reproches, outre cette étrange précipitation, que le même jour qu’il avait vu la première fois cette reine prisonnière, il avait voulu l’épouser et consommer son mariage dans le palais de son ennemi. Cela semblait d’autant plus honteux à Scipion que, durant qu’il était en Espagne dans la fleur et dans la force de l’âge, il s’était toujours défendu contre l’amour et les charmes des plus belles prisonnières. Comme il repassait toutes ces choses dans son esprit, Lélius et Massinisse arrivèrent; et après les avoir également bien reçus tous deux, et leur avoir donné publiquement de hautes louanges, il tira Massinisse à part, et lui parla de la sorte. Je m’imagine, Massinisse, que quelques bonnes qualités que vous avez cru voir en moi ont été cause d’abord que vous avez recherché mon amitié en Espagne, et que depuis vous avez abandonné en Afrique à ma protection et à ma foi, et votre personne, et vos espérances. Mais de toutes ces vertus, par lesquelles je vous ai semblé digne d’être recherché, il n’y en a point dont je ne puisse plus justement me glorifier que de celle qui nous éloigne des voluptés et de l’amour. Je voudrais, mon cher Massinisse, que vous l’eussiez ajoutée à ces excellentes qualités que tout le monde connaît en vous. En effet en l’âge où nous sommes, nous ne devons point appréhender tant de péril du côté de nos ennemis que des voluptés et des délices qui nous assiègent de toutes parts. Celui qui les a domptées par la force de la raison a sans doute remporté une victoire plus signalée que celle que nous remportons de Syphax. Il me souvient avec plaisir, et j’ai parlé librement des choses que vous avez faites en mon absence avec un si grand courage. Pour ce qui concerne les autres, j’aime mieux que vous vous les représentiez vous-même que de vous faire rougir en vous le disant. Syphax a été pris et vaincu par les forces et sous les auspices du peuple romain, et partant Syphax, et sa femme, et son royaume, et ses terres, et ses villes, et ses peuples, et enfin tout ce qui appartenait à ce prince est le butin et la proie du peuple romain. Et bien que sa femme ne fût pas née dans Carthage, et que nous n’eussions pas vu son père général de nos ennemis, il faudrait pourtant envoyer à Rome la femme avec le mari; il faudrait que le sénat et le peuple romain rendissent jugement, principalement de cette Princesse, qui est accusée d’avoir aliéné de nous un roi notre allié, et de lui avoir fait prendre les armes, pour nous déclarer la guerre. Surmontez votre passion, et prenez garde de ne pas déshonorer par un vice seulement tant de vertus qui sont en vous, et de ne pas ruiner, par une faute plus grande que le sujet n’en est grand, les obligations des services que vous avez rendus au peuple romain.
XV. Non seulement Massinisse rougit à ce discours, mais il en versa des larmes, et répondit à Scipion qu’il était prêt d’obéir en toutes choses à son général, mais qu’il le suppliait, autant que la chose le pouvait permettre, d’avoir égard à sa parole, bien qu’il l’eût donné légèrement, ayant promis à Sophonisbe de ne la livrer à personne; et aussitôt, il se retira dans sa tente avec un grand trouble d’esprit. Lorsqu’il en eut fait retirer tout le monde, et qu’il eut employé quelque temps en gémissements et en plaintes que ceux qui étaient alentour entendirent facilement; enfin après avoir jeté un grand soupir, il appela l’un de ses plus fidèles serviteurs, qui gardait du poison suivant la coutume des Rois pour s’en servir dans l’extrémité, et lui commanda de le porter à Sophonisbe et de lui dire que Massinisse eût été bien aise de lui garder sa foi, comme un mari la doit garder à sa femme. Que puisque ceux qui avaient sur lui toute sorte de puissance lui en ôtaient les moyens, il s’acquittait au moins de la seconde parole qu’il lui avait donnée, qu’elle ne tomberait point vive en la puissance des Romains. Que se souvenant donc d’être fille d’un grand capitaine; que se souvenant de sa patrie et de deux Rois dont elle avait été la femme, elle fit de son côté ce qu’elle croirait le plus glorieux. Lorsque ce serviteur lui eut porté cette nouvelle et présenté le poison, Je reçois, dit-elle, ce don nuptial, et il ne m’est point désagréable, puisqu’un mari n’a pu faire plus pour sa femme. Dites-lui toutefois que je fusse morte plus satisfaite et plus glorieuse, si je ne me fusse pas mariée sur le bord de ma sépulture. Elle prit ce breuvage aussi courageusement qu’elle parla, et le but entièrement avec un visage assuré et sans montrer aucune marque d’appréhension et de crainte. Cela ayant été rapporté à Scipion, il fit aussitôt venir Massinisse de peur que, dans la passion dont il était transporté, il ne prit quelque plus fâcheuse résolution. Ainsi tantôt il le consola par des paroles favorables, et tantôt il le reprit doucement d’avoir puni une faute par une autre faute, et d’avoir fait une action plus tragique qu’il n’était besoin. Et le lendemain, pour le divertir de sa douleur, il fit assembler l’armée et monta dans son tribunal afin de donner des récompenses à ceux qui en avaient méritées. Premièrement il y appela Massinisse du nom de roi, et après lui avoir donné beaucoup de louanges, il lui fit présent d’une couronne d’or, d’une coupe d’or, d’une chaise curule, d’un sceptre d’ivoire, d’un hoqueton chargé de palmes, et ajouta ces paroles à ces récompenses : qu’il n’y avait rien parmi les Romains de plus magnifique que le triomphe; et qu’il n’y avait point d’équipage pour ceux qui en obtenaient d’honneur qui fût plus éclatant et plus pompeux que ces ornements; et que de tous les étrangers, il n’y avait que Massinisse que le peuple romain jugeât digne de les recevoir. Ensuite, après loué Lélius, il lui donna une couronne d’or; et enfin il récompensa tous les autres à proportion de leurs actions. Ainsi Massinisse fut en quelque sorte consolé par ces honneurs, et conçut l’espérance de se voir bientôt maître absolu de la Numidie entière, puisqu’il était défait de Syphax.
XVI. Or après que Scipion eut envoyé Lelius à Rome avec Syphax et les autres prisonniers et que les ambassadeurs de Massinisse furent partis avec eux, il retourna devant Tunes et acheva les retranchements qu’il y avait déjà commencés. Cependant les Carthaginois qui avaient eu non seulement une courte joie, mais une joie vaine et en quelque sorte ridicule, apprirent les tristes nouvelles de la prise de Syphax en qui ils avaient presque plus de confiance qu’en Asdrubal et en son armée. De sorte que sans vouloir plus écouter ceux qui conseillaient la guerre, confus et épouvantés, ils envoyèrent à Scipion pour lui demander la paix trente ambassadeurs, des premiers et des plus vieux de la ville, qui étaient le conseil secret de Carthage et qui avaient dans le sénat tout le crédit et l’autorité. Quand ils furent dans le camp des Romains et dans la tente du général, ils se prosternèrent en terre comme le voulant adorer, peut-être par une coutume qu’ils tiennent du pays dont ils ont tiré l’origine. Le discours qu’ils firent fut conforme à cette servile soumission, ils ne s’excusèrent pas de leur faute, mais il en rejetèrent les commencements sur Annibal, et sur ceux qui favorisaient son ambition, et demandèrent que l’on pardonnât à leur ville qui avait été deux fois ruinée par la témérité de ses citoyens, et qui se rétablirait encore par la faveur de ses ennemis, d’autant que le peuple romain ne demandait pas la ruine des ennemis qu’il avait vaincus, mais seulement la gloire de leur commander. Que partant il commandât ce qu’il lui plairait, et qu’ils étaient tout prêts d’obéir. Scipion leur répondit qu’il était venu avec cette espérance en Afrique, et que son espérance avait été augmentée par les bons succès de la guerre, qu’il porterait à ses citoyens, non pas la paix, mais la victoire, que néanmoins, bien qu’il eût presque la victoire entre ses mains, il ne refusait pas la paix pour faire connaître à toutes les nations du monde que le peuple romain savait entreprendre et terminer de justes guerres. Qu’ils auraient la paix, à condition qu’ils rendissent les prisonniers, les transfuges et les fugitifs, qu’ils fissent retirer leurs armées de l’Italie et de la Gaule, qu’ils renonçassent entièrement à l’Espagne, qu’ils abandonnassent toutes les îles qui sont entre l’Italie et l’Afrique, qu’ils rendissent toutes leurs galères, excepté vingt seulement et qu’ils donnassent cinq cent mille boisseaux de froment, et trois cent mille d’orge. On n’est pas bien assuré de la somme d’argent qu’il leur demanda. Je trouve en un endroit trois millions d’or, en un autre cinquante mille écus seulement, et autre part une double paie pour son armée. On vous donnera trois jours, leur dit-il, pour résoudre si vous accepterez la paix à ces conditions ; si vous l’acceptez,, faites trêve avec moi et envoyez des ambassadeurs à Rome. Ainsi il renvoya les députés de Carthage ; et comme ils crurent qu’ils ne devaient refuser aucune condition de paix afin de gagner le temps jusqu’à ce qu’Annibal fut repassé en Afrique, ils envoyèrent des ambassadeurs à Scipion pour faire trêve avec lui, et en envoyèrent à Rome afin de demander la paix, menant avec eux un petit nombre de prisonniers et de transfuges pour l’apparence seulement et pour obtenir ce qu’ils prétendaient.
XVII. Cependant Lélius était arrivé à Rome quelques jours auparavant avec Syphax et les prisonniers les plus considérables d’entre les Numides, et avait appris au sénat tout ce qu’on avait fait en Afrique, dont tout le monde conçut autant d’espérance pour l’avenir que de joie pour le présent. Ensuite il fut résolu dans le sénat de faire garder Syphax à Albane et de retenir Lélius jusqu’à ce que les ambassadeurs de Carthage fussent arrivés, et l’on ordonna quatre jours de prières et de processions. Après que le sénat se fut levé, le préteur P. Elius convoqua l’assemblée du peuple, et monta sur la tribune avec Lélius, et lorsque la multitude eut appris que les armées des Carthaginois avaient été si souvent défaites qu’on avait vaincu et pris un roi de si grande réputation, et qu’on avait parcouru toute la Numidie avec une victoire signalée, le peuple ne put retenir sa joie, il la fit éclater par des cris et des applaudissements et enfin par toutes les choses qui peuvent montrer de l’allégresse. C’est pourquoi le préteur ordonna sur le champ que tous les temples de la ville fussent ouverts afin de rendre tout le long du jour des actions de grâces aux dieux. Le lendemain, il introduisit les ambassadeurs de Massinisse dans le sénat, qu’ils félicitèrent d’abord que Scipion eût eu de si heureux succès en Afrique. Ensuite ils le remercièrent d’avoir donné à Massinisse, non seulement le nom de roi, mais aussi de l’avoir fait roi en le rétablissant dans le royaume de son père, où désormais il règnerait sans appréhension et sans guerre, si le sénat le voulait ainsi, puisque Syphax en était chassé. Ils le remercièrent encore des louanges et des présents que Scipion lui avait donnés, et l’assurèrent que leur maître avait tâché jusque là et tâcherait encore à l’avenir de n’en être pas indigne. Qu’il demandait que le nom du roi et les autres faveurs qu’ils avaient reçues de Scipion lui fussent confirmés par un arrêt du sénat, et que si ce n’était point trop, il demanderait encore que l’on renvoyât tous les prisonniers numides qui étaient gardés à Rome, parce que cette grâce le ferait aimer de ses peuples et le rendrait plus considérable. On répondit aux ambassadeurs que pour ce qui concernait les heureux succès qu’on avait eus dans l’Afrique on en félicitait le roi, comme le roi en envoyait féliciter le peuple romain. Que Scipion n’avait rien fait que suivant l’ordre et la justice quand il lui avait donné le nom du roi, et que le sénat approuvait toutes les autres choses qu’il avait pu faire en faveur de Massinisse. Davantage il fut ordonné qu’on lui ferait des présents, et que les ambassadeurs lui porteraient deux casaques de pourpre, avec une boucle d’or à chacune, autant d’habits comme en portent les sénateurs, deux chevaux richement caparaçonnés, deux paires d’armes, des tentes, des pavillons, et tout l’équipage de guerre, comme on a accoutumé de donner aux consuls. Le préteur eut ordre d’envoyer au roi toutes ces choses, de faire donner à chacun des ambassadeurs deux habits et cinquante écus, à ceux de leur suite un habit et dix écus à chacun, et autant aux prisonniers numides que l’on mit en liberté pour les renvoyer au roi. On logea aussi les ambassadeurs aux dépens du public, et on leur donna des jardins, et d’autres lieux particuliers pour se divertir librement, et enfin toutes les choses qu’on a de coutume de porter aux ambassadeurs et aux étrangers.

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