LUCRECE, De rerum natura, Livre I, Hymne à Vénus (I, 1-27)

En 1869, Arthur Rimbaud, alors élève à Charleville, dut rédiger une version de l’Hymne à Vénus. La traduction de Sully Prudhomme venait de paraître. On peut mesurer l’influence de ce texte sur le jeune traducteur et déjà poète…

Sully Prudhomme
- 1869

Mère des fils d'Énée, ô volupté des dieux
Et des hommes, Vénus, sous les astres des cieux
Qui vont, tu peuples tout: l'onde où court le navire,
Le sol fécond; par toi tout être qui respire
Germe, se dresse et voit le soleil radieux!
Tu parais, les vents fuient et les sombres nuages
Le champ des mers te rit; fertile en beaux ouvrages,
La terre épand les fleurs suaves sous tes pieds,
Le jour immense éclate aux cieux pacifiés!
Dès qu'avril apparaît, et qu'enflé de jeunesse
Le fécondant Zéphir a forcé sa prison,
Ta vertu frappe au coeur les oiseaux, ô Déesse,
Leur bande aérienne annonce ta saison;
Le sauvage troupeau bondit dans l'herbe épaisse
Et fend l'onde à la nage, et tout être vivant
A ta grâce enchaîné brûle en te poursuivant.
C'est toi qui par les mers, les torrents, les montagnes,
Les bois peuplés de nids et les vertes campagnes,
Plantant au coeur de tous l'amour cher et puissant,
Les pousses d'âge en âge à propager leur sang!
Le monde ne connaît, Vénus, que ton empire ;
Rien sans toi, rien n'éclôt aux régions du jour.
Nul n'inspire sans toi, ni ne ressent d'amour!
A ton divin concours dans mon oeuvre j'aspire!


Rimbaud - 1869


Mère des fils d'Enée, ô délices des Dieux,
Délices des mortels, sous les astres des cieux
Vénus, tu peuples tout: l'onde où court le navire,
Le sol fécond : par toi, tout être qui respire
Germe, se dresse et voit le soleil lumineux
Tu parais... A l'aspect de ton front radieux
Disparaissent les vents et les sombres nuages.
L'Océan te sourit ; fertile en beaux ouvrages,
La Terre étend les fleurs suaves sous tes pieds
Le jour brille plus pur sous les cieux azurés !
Dès qu'Avril reparaît et qu'enflé de jeunesse,
Prêt à porter à tous une douce tendresse,
Le souffle du zéphir a forcé sa prison,
Le peuple aérien annonce ta saison;
L'oiseau charmé subit ton pouvoir, ô Déesse
Le sauvage troupeau bondit dans l'herbe épaisse
Et fend l'onde à la nage, et tout être vivant,
A ta grâce enchaîné, brûle en te poursuivant!
C'est toi qui par les mers, les torrents, les montagnes,
Les bois peuplés de nids et les vertes campagnes,
Versant au coeur de tous l'amour cher et puissant,
Les portes d'âge en âge à propager leur sang!
Le monde ne connaît, Vénus, que ton empire!
Rien ne pourrait sans toi se lever vers le jour ;
Nul n'inspire sans toi, ni ne ressent d'amour:
A ton divin concours dans mon oeuvre j'aspire!…

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