LUCRECE, De rerum natura,
Livre I, Victoire d'Epicure sur la religion (I, 62-79)


Sully Prudhomme - 1869.

L'homme traînait sa vie abjecte et malheureuse
Sous le genou pesant de la Religion
Qui, des hauteurs du ciel penchant sa tête affreuse,
Le tenait dans l'horreur de son obsession.
Un Grec fut le premier qui, redressant la face,
Affronta le fantôme avec des yeux mortels.
Foudre, ni ciel tonnant, ni prestige d'autels
Ne l'ébranle, et d'un coeur qu'enhardit la menace
Il brûle de forcer pour la première fois
Le temple où la Nature enserre et clôt ses lois.
Son héroïque ardeur triomphe, et, vagabonde,
L'entraîne par delà les murs flambants du monde
Son âme et sa pensée explorent l'infini ;
Il en revient vainqueur: il sait ce qui peut naître,
Ce qui ne le peut pas, du pouvoir de chaque être
Les bornes, et son terme à son fond même uni.
Sur la Religion un pied vengeur se pose,
L'écrase ; et sa victoire est notre apothéose !

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