LUCRECE, De la Nature des choses,
Traduction par André LEFEVRE, 1876.



LIVRE PREMIER

L'UNIVERS ET LES SYSTEMES,

Mère de la Nature, aïeule des Romains,
0 Vénus, volupté des dieux et des humains,
Tu peuples, sous la voûte où glissent les étoiles,
La terre aux fruits sans nombre et l'onde aux mille voiles;
C'est par toi que tout vit ; c'est par toi que l'amour
Conçoit ce qui s'éveille à la splendeur du jour.
Tu parais, le vent tombe emportant les nuages,
La mer se fait riante; à tes pieds les rivages
Offrent des lits de fleurs suaves ; et les cieux
Ruissellent inondés d'un calme radieux.
A peine du printemps la face épanouie
Par la brise amoureuse éclate réjouie,
Les oiseaux tout d'abord chantent, frappés au cœur,
Ta venue, ô déesse, et ton assaut vainqueur;
Puis les troupeaux charmés dans les joyeuses plaines
Bondissent; tant d'ivresse a coulé dans leurs veines !
Ils fendent les torrents ! L'univers est séduit;
Le monde vivant court où ta loi le conduit.
Partout, au sein des mers, des fleuves, des montagnes,
Sous les bois pleins d'oiseaux, dans les vertes campagnes,
A travers tous les cœurs secouant le désir,
Tu fécondes l'hymen par l'attrait du plaisir.

Toi qui présides seule à la nature entière,
Toi sans qui rien ne monte à la sainte lumière,
Puisque rien n'est aimable et charmant que par toi,
Sois mon guide en ces vers; viens, et daigne avec moi
Pour notre Memmius dévoiler la Nature.
Tu l'aimes, je le sais; ta faveur me l'assure;
Envers lui tes bienfaits attestent ta bonté.
Donne donc à mes vers l'éternelle beauté

Cependant, assoupis les fureurs de la guerre
Car toi seule aux mortels sur l'onde et sur la terre
Dispenses les douceurs du bienfaisant repos.
Oui, Mars, le dieu du glaive et des sanglants travaux,
Souvent se laisse aller dans tes bras ; la blessure
D'un éternel amour l'enchaîne à ta ceinture;
Et, son col arrondi sur ton beau sein couché,
Tout béant de désir, l'œil au tien attaché,
Il repaît ses regards avides; et son âme
Qui monte, suspendue à tes lèvres, se pâme.
Que tes membres sacrés d'un long embrassement
Enveloppent, déesse, enivrent ton amant !
Que ta bouche, épanchant le baume des prières,
Nous obtienne la fin des luttes meurtrières.
Cette œuvre souffrirait de nos calamités.
Quel esprit serait calme en ces temps agités
E t Memmius, ce fils d'une race héroïque,
Manquerait-il sans honte à la chose publique ?

Or donc, cher Memmius, de tout soin étranger,
Si tu veux bien m'entendre, il te faut dégager,
Et d'une oreille libre accueillir la sagesse.
Ce trésor, dont mon zèle ordonna la richesse,
Pour une âme distraite aurait perdu son prix;
Tu pourrais dédaigner faute d'avoir compris.
Car de l'ordre éternel j'exposerai les causes,
Et l'office des dieux et l'essence des choses,
Et comment la Nature accroît et nourrit tout,
D'où vient la vie, en quoi ce qui meurt se résout.
Tu devras retenir le sens de quelques termes,
La matière, les corps primordiaux, les germes,
Que l'on nomme éléments premiers, parce qu'ils sont
De tous les autres corps le principe et le fond.

Quant aux dieux, hors du monde et des choses humaines,
La loi de leur nature isole leurs domaines
Dans la suprême paix de l'immortalité.
Tout péril est absent de leur félicité.
Satisfaits de leurs biens, ils n'en cherchent pas d'autres,
Et, libres de tous maux, ils ignorent les nôtres.
Ni vice, ni vertu, ni pitié, ni courroux
N'ont de prise sur eux; ils sont trop loin de nous.

Longtemps dans la poussière, écrasée, asservie,
Sous la religion l'on vit ramper la vie;
Horrible, secouant sa tête dans les cieux,
Planait sur les mortels l'épouvantail des dieux.
Un Grec, un homme vint, le premier dont l'audace
Ait regardé cette ombre et l'ait bravée en face;
Le prestige des dieux, les foudres, le fracas
Des menaces d'en haut ne l'ébranlèrent pas.
L'obstacle exaspéra l'ardeur de son génie.
Fier de forcer l'accès de la sphère infinie,
Des portes du mystère il perça l'épaisseur,
Et, dépassant de loin par un élan vainqueur
Les murailles de flamme et les voûtes d'étoiles,
Sa pensée embrassa l'immensité sans voiles.
De son hardi voyage il nous a rapporté
La mesure et la loi de la fécondité,
Et quel cercle émané de leur intime essence
Des êtres à jamais circonscrit la puissance.
Il pose sur l'erreur son pied victorieux ;
La religion croule et nous égale aux dieux

Peut-être on te dira que tu cours à l'abîme,
Que la science impie est le chemin du crime.
Eh ! qui plus enfanta d'atroces actions,
Plus de hideux forfaits, que les religions ?
J'en atteste le sang qui coula dans l'Aulide,
Le sang d'Iphigénie, et Diane homicide;
La vierge lâchement livrée, et les héros,
La fleur des Achéens, transformés en bourreaux !
Le funèbre bandeau sur ce front pur se noue;
La laine en bouts égaux se répand sur la joue.
Un père est là, debout, morne devant l'autel;
Les prêtres, près de lui, cachent le fer mortel;
La foule pleure, émue à l'aspect du supplice.
La victime a compris l'horrible sacrifice ;
Elle tombe à genoux, sans couleur et sans voix.
Ah ! que lui sert alors d'avoir au roi des rois
La première donné, le nom sacré de père ?
Palpitante d'horreur on l'arrache de terre,
Et les bras des guerriers l'emportent à l'autel,
Non pour l'accompagner à l'hymen solennel,
Mais pour qu'aux égorgeurs par un père livrée,
Le jour même où l'attend l'union désirée,
Chaste par l'attentat de l'infâme poignard,
Elle assure aux vaisseaux l'heureux vent du départ !

Tant la religion put conseiller de crimes !

Autre sujet pour toi de craintes légitimes
Les poètes toujours ont rêvé tant d'horreurs;
De quels songes, moi-même, et de quelles terreurs
Ne vais-je pas troubler ta vie et ta pensée ?
En effet, par la muse et les dieux menacée,
Contre ce double. assaut la raison lutte en vain.
Encor si de nos maux l'espoir voyait la fin !
Mais nul terme ne s'offre aux souffrances humaines,
Dès que la mort y joint l'éternité des peines;
Nul répit, nul refuge à l'esprit inquiet.
La nature de l'âme est pour l'homme un secret;
Naît-elle avec le corps ? ou, dans notre substance,
S'est-elle insinuée après notre naissance ?
Périt-elle avec nous ? Echappe-t-elle aux vers ?
Les dieux l'engouffrent-ils dans la nuit des enfers ?
Leur loi, dit-on encor, la transmet d'être en être
Et dans les animaux la force de renaître.
Notre Ennius l'a cru, lui qui, de l'Hélicon
Sur nos bords transplantant l'arbre heureux d'Apollon,
Le premier des Latins s'en couronna la tête.
Mais n'a-t-il pas aussi, le glorieux poète,
Peint en vers éternels ce noir marais des morts,
Où les âmes n'ont pas plus d'accès que les corps
Où ne descend de nous qu'une apparence vide,
On ne sait quel fantôme étrangement livide ?
C'est là qu'Homère, spectre aux lauriers toujours verts,
Apparut à ses yeux, versant des pleurs amers,
Et lui développa la nature des choses.

Donc, avant d'établir. les forces et les causes
Par lesquelles tout naît sur la terre, et la loi
Qui là-haut fait marcher la lune et l'astre-roi,
Un problème profond tout d'abord nous réclame.
Sachons ce qu'est l'esprit et sachons ce qu'est l'âme,
Et comment, par la fièvre ou le sommeil trompé,
L'homme, plein de l'objet dont son œil fut frappé,
Tremble, et voit en personne et touche et croit entendre
Les morts, ceux dont la terre a dévoré la cendre.
Certe, il est malaisé d'exposer en ces vers
Les sublimes secrets par les Grecs découverts;
Notre latin est pauvre ; et, la langue rebelle,
Non moins qu'une science à mes lecteurs nouvelle,
Souvent m'imposera bien des termes nouveaux;
Mais un espoir m'anime en ces rudes travaux;
J'aurai pour aiguillon ta haute intelligence,
Et ta chère amitié sera ma récompense!
C'est pour toi que les nuits sereines me verront,
Eclairant la doctrine et pénétrant à fond
Les replis ténébreux d'une recherche obscure,
Trouver l'image vraie et l'expression sûre.

Les ombres de l'esprit, les terreurs du sommeil
Bravent l'éclat du jour et les traits du soleil;
Mais la Nature s'ouvre et la nuit se dissipe.

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