SENEQUE, Les Lettres à Lucilius,
Traduction par M. Pintrel, revue et imprimée par les soins de M. de La Fontaine, 1681.

EPITRE IX

Quoique le sage se suffise à lui-même, il est bien aise d’avoir un ami, sans trop s'affliger quand il le perd.

Vous voulez savoir si Epicure a raison de blâmer dans une certaine épître, ceux qui disent que le sage est content de lui, et par conséquent qu'il n'a que faire d'amis. C'est ce qu'Epicure objecte à Stilpon, et à tous ceux qui sont du sentiment que le souverain bien consiste en l'impassibilité. Nous tomberons dans l'équivoque, si nous voulons interpréter précisément le mot grec apatheia par celui d'impatience ; car on pourra entendre le contraire de ce que nous voulons dire, et quoique nous voulions signifier celui qui n'est touché d'aucun mal, il semblera que c'est celui qui ne peut supporter aucun mal. Voyez donc s'il ne sera pas mieux dit une âme invulnérable, ou une âme qui est au-dessus de toute souffrance. Voici la différence qui est entre ces philosophes et nous. Notre sage surmonte à la vérité toute sorte d'incommodités, mais il les sent, et le leur ne les sent pas. Ce que nous avons de commun ensemble, c'est que le sage trouve tout en lui, et qu'il est toutefois bien aise d'avoir un ami, un voisin et un compagnon. Considérez qu'il faut bien qu'il se suffise à lui-même, puisqu'il a encore assez d'une partie de lui-même. Si dans une maladie ou dans un combat il perd une main, si quelque disgrâce lui ôte un oeil, il sera satisfait de ce qui lui restera, et ne sera pas moins content dans un corps estropié, qu'il l'était dans un corps entier. Il ne désire point ce qui lui manque, mais véritablement il aimerait mieux qu'il ne lui manquât aucune chose. Ainsi le sage est content de lui-même ; non pas qu'il veuille être sans amis, c'est assez qu'il le puisse être ; et quand je dis qu'il le puisse être, j'entends qu'il souffre sans émotion la perte d'un ami : car il ne sera jamais sans ami, puisqu'il est en son pouvoir de réparer bientôt cette perte. Comme Phidias, s'il avait perdu une statue, en ferait bientôt une autre, ainsi celui qui sait faire des amitiés peut substituer facilement un ami pour un autre qu'il a perdu. Vous estes en peine comment il pourra faire si-tôt un ami; je vous le dirai, si nous tombons d'accord que cela m'acquitte présentement de ce que je dois pour cette lettre.
Hécaton dit : “Je vous apprendrai un secret pour vous faire aimer sans herbe et sans charme. Aimez, si vous voulez que l'on vous aime.” C'est un grand plaisir que de faire de nouvelles amitiés, et de jouir des anciennes. C'est à peu près la différence qu'il y a entre deux laboureurs, dont l'un sème, et l'autre recueille. Le philosophe Attalus avait coutume de dire “qu'il y avait plus de plaisir de faire un ami que de l'avoir fait, comme il est plus doux à un peintre de faire un tableau que de l'avoir fait.” Car cet attachement qu’il a à son ouvrage le charme dans le travail ; mais quand il est achevé, il jouit à la vérité du fruit de son art, mais il jouissait de l'art même quand il travaillait. Les enfants rendent plus de service quand ils sont grands ; mais ils donnent plus de plaisir quand ils sont petits. Revenons maintenant à notre propos.
Le sage, quoiqu'il se contente de lui-même, est toutefois bien aise d’avoir un ami, quand ce ne serait que pour exercer l’amitié, et faire qu'une si grande vertu ne demeure pas oisive. Ce n'est pas pour la raison dont parle Epicure dans cette épître, afin qu'il ait un ami près de soi quand il sera malade, un ami qui l'assiste dans la captivité ou dans l'indigence ; mais afin qu'il ait une personne laquelle il puisse soulager dans la maladie, et délivrer de la captivité. Celui qui se considère en contractant une amitié, ne fait rien qui vaille : il finira comme il a commencé. Il a fait un ami pour en être assisté dans les fers; et lui, si-tôt qu'il entendra le bruit de la chaîne, il se retirera. Voilà ce que le peuple appelle des amitiés du temps. L'ami que l'on a choisi par intérêt sera agréable autant de temps qu'il sera utile. C'est pourquoi vous voyez une foule d'amis auprès des gens qui sont en fortune, et une étrange solitude chez ceux qui n'ont pas le vent en poupe. De là vient que les amis se retirent dans les occasions où l'on en doit faire épreuve, et que l'on voit tant de mauvais exemples de personnes qui abandonnent leurs amis par crainte, et d'autres qui les trahissent par lâcheté. Aussi faut-il que la fin ait du rapport avec le commencement. Celui qui a commencé d'être ami parce que cela lui était expédient, ne refusera pas l'avantage qui lui sera offert au préjudice de l'amitié, s'il estime qu'il y ait un plus grand avantage que l'amitié même. Pour quelle raison fais-je donc un ami ? Afin que j'aie une personne pour qui je puisse mourir, que j'accompagne dans l'exil, et que je défende de la mort aux dépens de ma propre vie. Cette amitié dont vous nous donnez l'idée n'est autre chose qu'un trafic où l'on considère ses commodités, et le profit qu'on y pourrait faire.
Sans doute, l'amour a quelque chose qui ressemble à l'amitié : vous le pourriez appeler une amitié violente. Y a-t-il quelqu'un qui devienne amoureux pour le profit, pour l'ambition ou pour la gloire ? L’amour, cette passion qui de soi néglige toute autre chose, engage l'esprit à la recherche de la beauté sans autre motif que de l'espérance de s'en faire aimer. Quoi donc ? une cause plus honnête produira-t-elle une affection qui soit infâme ? Il ne s'agit pas, dites-vous, maintenant de savoir si l'on doit désirer l'amitié à cause d'elle-même, ou pour quelque autre sujet ; car si on la doit désirer à cause d'elle-même, celui qui trouve son contentement en soi s'en peut approcher comme d'une chose parfaitement belle, sans espérance d'aucun profit, et sans craindre les caprices de la fortune. Celui-là dégrade l'amitié de sa noblesse, qui la recherche pour s'en servir au besoin.
Beaucoup de gens, mon cher Lucile, entendent fort mal ces paroles. Le sage est content de soi-même. Ils l'éloignent de toutes choses, et le renferment dans sa peau ; mais il faut distinguer cela, et savoir l'essence et l'étendue de ces mots. Le sage est content de soi, non pour vivre, mais pour vivre heureusement. Car pour celui-là, il a besoin de beaucoup de choses, et pour celui-ci, il n'a besoin que d'un esprit ferme et droit qui méprise la fortune. Je vous veux encore donner la distinction de Chrysippe. Il dit que le sage ne manque de rien, et pourtant qu'il a besoin de plusieurs choses ; au contraire le sot n'a besoin de rien car il ne sait user d'aucune chose, mais il manque de tout. Le sage a besoin de mains et d'yeux, et de beaucoup d'autres choses qui semblent nécessaires à notre usage ; néanmoins il ne manque de rien, car ce mot de manquer emporte nécessité : or il n'y a rien qui soit nécessaire au sage. De tout cela je conclus que le sage est content de soi ; mais qu'en même temps il a besoin d'amis, et voudrait en avoir un grand nombre. Ce n'est pas pour vivre heureusement ; car il peut le faire même sans amis. Le souverain bien ne va pas chercher du secours au-dehors, il règne chez soi, il procède entièrement de soi ; car s'il procédait tant soit peu d'ailleurs, il commencerait à être sujet à la fortune. Mais voulez-vous savoir quelle sera la vie du sage s'il se trouve abandonné, sans amis, dans une étroite prison, ou parmi des peuples étrangers ; s'il est arrêté dans un voyage de long cours, ou jeté sur quelque rivage désert ? Elle sera semblable à celle de Jupiter, lequel, lorsque le monde et les dieux retournent dans l'ancien chaos et que la nature cesse d'agir pour un peu de temps, trouve sa satisfaction dans ses pensées. C'est à peu près ce que fait le sage ; il se retire dans soi-même, il se tient compagnie. Tant qu'il lui est permis de conduire ses affaires à sa discrétion, il est content de soi, et n'a besoin de personne : il épouse une femme, il a des enfants, quoiqu'il pût vivre content sans cela. Si ce lui était toutefois une nécessité absolue de vivre seul, il aimerait mieux ne vivre pas ; il s'engage dans l'amitié par une pure inclination, sans aucune prétention d'utilité ; car il est de l'amitié comme d'autres choses qui sont agréables à nôtre goût, et nous aimons la compagnie comme nous haïssons la solitude ; le même instinct qui concilie l'homme avec l'homme, nous inspire le désir de faire des amis : néanmoins, quoique le sage aime extrêmement ses amis, qu'il en fasse autant d'état et souvent plus que de soi, il fera consister tout son contentement dans lui-même.
Il dira ce que dit Stilpon lequel Epicure raille dans une certaine épître. Ce philosophe, après la prise de sa ville natale, après la perte de sa femme et de ses enfants, s'étant retiré de l'incendie général, seul et toutefois heureux, répondit à Démetrius Poliorcète qui lui demandait s'il n'avait rien perdu : “Tous mes biens sont avec moi.” O l'homme fort et généreux ! Il a triomphé de la victoire de son ennemi ; car en disant: Je n'ay rien perdu, il l'a fait douter s'il avait vaincu. Tous mes biens sont avec moi, c'est-à-dire la justice, la vertu, la prudence, la tempérance, et cette belle résolution de ne pas estimer bien celui qui peut être ôté.
Nous admirons certains animaux qui passent au travers des flammes sans en être atteint : cet homme n'est-il pas plus admirable, qui parmi le fer, le pillage et le feu, s'est retiré sans avoir reçu de perte ? Vous voyez comme il est plus facile de vaincre tout un peuple qu'un homme seul. Le stoïcien parle de même que Stilpon ; il emporte aussi bien que lui ses biens entiers au milieu des villes brûlées, car étant content de soi-même. il borne là sa félicité. Mais ne vous imaginez pas qu'il n'y ait que nous qui ayons en la bouche des paroles si généreuses. Epicure même, qui reprend Stilpon, en a dit de semblables, lesquelles vous prendrez, s'il vous plaît, en bonne part, quoique je ne doive rien pour ce jour. “Quiconque, dit-il, ne trouve point ses biens assez amples, il est misérable, quoiqu'il possède toute la terre.” Ou si vous aimez mieux (car il faut s'attacher au sens, et non aux paroles), celui qui ne se croit pas heureux est misérable, quoiqu'il commande à tout le monde. Mais afin que vous sachiez que ces sentiments sont communs, et que la nature les dicte à toutes sortes de personnes, vous trouverez chez le poète comique :
Je ne trouve d'heureux que ceux qui pensent l'être.
Car qu'importe quel soit votre état si vous n'en êtes pas satisfait ? Et quoi donc, à votre compte, si ce riche infâme, et cet autre qui a un si grand nombre de valets, mais qui a encore plus de maîtres, disent qu'ils sont heureux, le seront-ils en effet pour cela ? Il faut considérer non ce qu'ils disent, mais ce qu'ils pensent ; non ce qu'ils pensent un jour, mais ce qu'ils pensent continuellement. Ne craignez pas qu'une vertu si excellente vienne entre les mains de personnes si indignes : il n'y a que le sage qui soit satisfait de soi ; tous les sots ont du dégoût d'eux-mêmes.

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