SENEQUE, Les Lettres à Lucilius,
Traduction par M. Pintrel, revue et imprimée par les soins de M. de La Fontaine, 1681.


EPITRE VII

Les compagnies et les spectacles insinuent facilement le vice.

Vous me demandez ce que vous devez principalement éviter. Ce sont les grandes compagnies ; je n'y trouve point encore de sûreté pour vous. J'avoue mon faible, jamais je n'en reviens tel que j'y étais entré ; il y a toujours quelque mouvement que j'avais assoupi qui se réveille, ou quelque pensée que j'avais bannie qui revient. Ce qui arrive aux malades affaiblis de longue main, que l'on ne saurait porter dehors sans leur faire tort, nous arrive aussi à nous autres de qui les esprits se rétablissent d'une longue maladie. La conversation d'un grand nombre de personnes nous est contraire : on rencontre toujours quelqu'un qui favorise le vice, qui nous l'imprime, ou qui nous l'insinue ; et plus il y a de gens, plus il y a de péril. Mais rien n'est si préjudiciable aux bonnes mœurs que de s'arrêter longtemps aux spectacles publics, parce que le plaisir qu'on y reçoit, fait couler le vice plus aisément. Que voulez-vous que je vous dise ? Oui, je reviens plus avare, plus ambitieux et plus inhumain que je n'étais, pour avoir été parmi des hommes.
Je me suis rencontré à un spectacle qui se donnait à midi, où je pensais entendre quelques bons mots, et voir des jeux, et quelque divertissement pour recréer les yeux rebutés du sang humain que l'on venait de répandre. Mais au contraire les combats qui avaient précédé n'étaient que des actions de miséricorde ; il n'y a plus de jeu, ce n'est que massacre, les combattants sont à nu et ne portent point de coup à faux. C'est un divertissement que bien des gens préfèrent à celui des gladiateurs qui sont appariés et choisis ; et pourquoi selon leur goût ne les préfèreraient-ils pas ? Il n'y a point de casque, ni de bouclier pour arrêter l'épée, car à quoi servent, disent-ils, ces cuirasses, à quoi bon toute cette escrime ? Cela ne fait que retarder la mort. Au matin on expose les hommes aux lions et aux ours ; à midi on ramène devant leurs spectateurs ceux qui ont tué de ces bêtes et on les fait combattre entre eux. Quand l’un a dépêché son compagnon, on l'arrête pour être expédié par un autre. L'affaire se termine par le fer et par le feu, et le sort des combattants est toujours la mort. Cela se fait tandis que le champ n'est pas occupé. - Après tout, quelqu'un de ces jeunes gens-là avait fait un vol, et méritait d'être pendu. Quelque autre avait commis un homicide, et méritait d'être puni. Mais toi, misérable, qu'as-tu fait ? et qui t'oblige d'assister à un si cruel spectacle, où l'on crie : “ Frappe, brûle, tue ? Pourquoi celui-là va-t-il si lâchement contre l'épée ? Pourquoi tue-t-il avec si peu de hardiesse ? Pourquoi meurt-il avec si peu de résolution ?” - On les bat pour les faire combattre ; et comme leurs corps sont exposés et tout nus, ils portent et reçoivent en même temps tous les coups qu'ils se donnent. Le spectacle est-il cessé, on égorge des hommes, afin qu'on ne demeure pas sans rien faire. Mais ne savez-vous pas que les mauvais exemples retombent sur ceux qui en sont les auteurs ? Vous devez rendre grâces aux dieux immortels, de ce que vous enseignez la cruauté à un prince qui ne la saurait apprendre. Il ne faut pas laisser parmi ces grandes assemblées une âme tendre, qui n'est pas encore confirmée dans le bien. On se range volontiers du côté du plus grand nombre. Socrate, Caton et Lélie eussent peut-être changé de mœurs s'ils eussent vu quantité de personnes avoir des sentiments opposés aux leurs ; tant il est véritable qu'il n'y a personne (particulièrement lorsque nous formons notre esprit) qui puisse résister à l'effort des vices qui viennent si bien accompagnés. Un seul exemple d'amour ou d'impureté fait beaucoup de mal ; un homme délicat avec lequel nous mangeons ordinairement, est capable de nous amollir et de nous énerver peu à peu ; un voisin riche irrite notre convoitise, et un compagnon de mauvaise vie communique son venin à une âme simple et candide. Que pensez-vous donc qu'il arrive à ceux que le public s'efforce de pervertir ? Il est nécessaire que vous imitiez ou que vous haïssiez. Il faut toutefois éviter l'un et l'autre, car on ne doit pas se conformer aux méchants, à cause qu'ils sont en grand nombre, ni se rendre ennemi de ce grand nombre, à cause qu'il ne vous ressemble pas.
Retirez-vous donc dans vous-même autant que vous pourrez ; recherchez ceux qui peuvent vous rendre meilleur et recevez aussi ceux que vous pourrez rendre meilleurs: cela est réciproque, les hommes apprennent lorsqu'ils enseignent. Il ne faut pas toutefois, pour faire montre de votre esprit, vous produire partout, et faire des leçons publiques. Je vous le permettrais si vos sentiments s'accordaient avec ceux du peuple. Mais il n'y a personne qui vous puisse entendre, hormis peut-être un ou deux, et encore serez-vous obligé de les former et de les rendre capables de vous entendre. “Pour qui donc, direz-vous, ai-je appris toutes ces choses ?” N'en ayez point de regret, vous n'avez pas perdu votre peine, car vous les avez apprises pour vous.
Mais afin qu'on ne m'impute pas de n'avoir rien appris aujourd'hui pour moi seul, je vous communiquerai trois sentences parfaitement belles que j'ai rencontrées presque sur notre sujet, dont l'une payera la dette de ce jour, et les deux autres vous seront données par avance. Démocrite dit: “Je compte un homme pour tout un peuple, et tout un peuple pour un homme seul.” Celui-là, quel qu'il fût (car on n'en sait pas l'auteur), répondit aussi fort à propos à ceux qui lui demandaient à quoi servirait ce raffinement si exquis de son art, vu que fort peu de gens le pourraient connaître. “C'est assez de peu de gens ; c'est assez d'un seul ; ce serait même assez quand il n'y aurait personne.”
Ce dernier trait-ci est excellent. Epicure écrivant à un de ses compagnons d'étude. “Les choses que j'écris, dit-il, ne sont pas pour tout le monde, elles ne sont que pour toi seul ; car nous sommes l'un et l'autre un assez ample théâtre.” Il faut imprimer ces paroles dans votre mémoire, mon cher Lucile, afin que vous méprisiez ce chatouillement qui vient de l'applaudissement d'un grand nombre de personnes. Beaucoup de gens vous estiment. Eh bien! sans vous en savoir tant de gré, et vous croire si accompli, faites servir tout cela à perfectionner de plus en plus votre intérieur.

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