TITE-LIVE, Histoire romaine,
Livre I,

Les Horaces et les Curiaces.


Jean-Baptiste MANZINI, Les Harangues ou Discours Académiques.
Traduction par Georges de SCUDERY, 1642.


HORACE SUPPLIANT.

ARGUMENT.

    Quoique le combat des Horaces fût heureux et utile à la République, Tullus, obligé à la vaillance du Vainqueur, ne pouvait pas néanmoins exempter le coupable du châtiment d’un fratricide. La rigueur de la Loi ne le pouvait souffrir impuni, quel qu’il pût être ; et le bien de la victoire était si grand que chacun se sentait quasi forcé d’incliner à la miséricorde. Horace, dans un état si douteux, ne pouvait ni se réjouir de son Triomphe, ni se plaindre du danger où il était : la bonne fortune l’avait aveuglé, et la mauvaise le conduisait au précipice. En cette fâcheuse conjoncture, le Manzini suppose que voici les paroles dont cet illustre criminel se servit pour défendre son action.

    Si j’avais un coeur, ô peuple Romain, qui sut plaindre comme il sait vaincre, peut-être que la tendresse de mes larmes ferait naître cette compassion que le souvenir de mes victoires ne peut obtenir de vous. Car enfin, voici à vos pieds, ô mes Juges, un malheureux de qui vous confessiez tenir il y a fort peu toute votre félicité. Le voici suppliant, mais sans larmes, car il les versa toutes en Toscane sur les corps de ses deux frères, ne croyant pas que celui qui avait une fois sauvé sa Patrie dût jamais avoir besoin de pleurer. O Pénates défendus par moi, Dieux tutélaires que j’ai conservés, si j’ai mérité quelque récompense, enseignez-moi seulement à quelles Divinités je dois recourir pour sauver ma vie, puisque vous ne le voulez pas faire. O espérances trompeuses ! Travaux inutiles ! O prodige extraordinaire de voir Horace suppliant ; et suppliant, non une Divinité offensée, mais cette République Romaine qui tient de lui la victoire, et qui de lui seul tient l’Empire. Dieux qui vîtes d’un oeil favorable les peines que je pris pour conserver vos Temples et vos Autels, ne souffrez pas que je fasse des voeux en vain, et me faites obtenir l’attention et la pitié, en réveillant ces coeurs où dort le souvenir des bienfaits, et qui estiment si peu les femmes, la Patrie, les biens, les honneurs, les enfants, la liberté, la vie, l’Empire, et les Dieux-mêmes que je leur ai sauvés en m’exposant au danger.
    Je ne voudrais pas pour cent vies, ô mes Juges, que vous crussiez que je fusse tellement épouvanté de la mort qu’il me fût absolument nécessaire de vous demander la vie, Pères Conscrits : je suis Romain, et né de cette maison dans laquelle la République a trouvé trois hommes qu’elle a jugés dignes de la défendre. J’ai l’âme dans une assiette si ferme que je me sens plus grand que le péril où je me trouve ; et si la faute que j’ai commise, qu’on devrait appeler un zèle pour ma Patrie, ne pouvait aussi être nommée un fratricide, je mépriserais la mort que je désirai lorsque dans le Champ de bataille elle abattit mes chers frères. J’ai un coeur qui aime la vie quand il la peut exposer pour le bien de son pays, et qui ne fuit point la mort quand elle est nécessaire à confirmer la générosité de sa vie. Et quand est-ce que la mort me peut être moins fâcheuse, ou plus chère, que lorsque j’ai donné la vie à tout le peuple Romain ? Ni la mort n’est point trop précipitée pour celui qui est parvenu à la gloire, ni elle n’est point mauvaise pour celui qui est homme de bien. Je ne refuse point d’offrir ma tête à la mort, mais je confesse que j’ai quelque répugnance à m’en voir privé par l’ingratitude et par le fer des Romains. Et sans doute j’ai plus de douleur en voyant que mes travaux méritent si peu qu’il me faille demander la vie, que je n’en aurai de la perdre.
    Je revenais triomphant, ô mes Juges, de ce Champ où par ce fer j’avais enterré la fortune d’Etrurie, de ce champ que j’avais arrosé de mon sang et de celui de mes frères, de ce champ consacré à la victoire Romaine. Toute notre Patrie et tout notre Empire n’étaient que Palmes et que Lauriers ; on voyait applaudir à notre triomphe la Terre, les armées, le Ciel, et les Dieux, lorsqu’une femme se présenta devant moi, affligée de ma victoire, triste de la grandeur de votre Empire, détestant et maudissant la valeur de mon épée et votre bonne fortune, invoquant à la vengeance le Ciel et les Dieux, souhaitant une révolution qui renversât la Patrie, et tâchant d’attirer sur nous par ses imprécations, et la mauvaise influence des Astres, et la fureur des Enfers. Lors mon bras, accoutumé à répandre le sang de ceux qui voient à regret les heureux succès de ma chère Patrie et juste vengeur d’un crime si lâche et si noir, cacha mon poignard dans le coeur de celle qui savait plaindre les avantages de son pays, et crut faire un juste sacrifice en faisant tomber cette infâme, qui ne tomba même qu’en pleurant pour les victoires de la République Romaine. C’est pour cette faute que m’ont fait coupable les envieux de ma bonne fortune, afin d’opprimer ce peu de vertu qu’ils ne peuvent égaler. Ils me destinent au supplice, parce que j’ai employé mes armes contre une si fière ennemie de son pays que même dans les troupes Toscanes, il ne s’est trouvé personne qui ait plaint leurs infortunes avec tant de douleur.
    Mais si tuer les ennemis de la Patrie est un crime qui puisse mériter la mort, pourquoi ne me fit-on pas mourir lorsque je retournai vainqueur de ces trois braves Curiaces. Quoi ! cette malheureuse devait être exempte de la peine qu’elle méritait, parce qu’elle était née dans les murailles qu’elle a souhaitées de voir ensevelies dans leurs ruines ? C’est ce qui n’était pas raisonnable, et ce que je n’ai pu souffrir. Car j’ai cru que c’était un spectacle trop cruel aux yeux d’un Romain de voir soupirer quelqu’un au milieu des victoires de la Patrie. Et pourquoi, ô Romains, appuyâtes-vous sur mes épaules toute la République chancelante et prête à tomber, si vous me croyez assez faible pour pouvoir souffrir qu’on pleurât en condamnant mes actions ? Je mets toute ma confiance en ce que les Juges de ma cause sont les mêmes pour l’amour desquels j’ai commis ce crime, et que ceux qui me condamneront à la mort seront forcés de confesser que c’est de moi seulement qu’ils tiennent la liberté, la vie, l’autorité, la victoire et la République. De la chose dont on prétend que je me doive excuser, je prétends en devoir tirer avantage : je suis tellement zélé pour la gloire de ma Patrie que je n’ai pu m’empêcher de me porter à la vengeance contre ma propre soeur, lorsqu’elle pleura et qu’elle s’en déclara ennemie. Ceux qui aiment moins leur pays que moi l’auraient peut-être pardonné aux ennemis-mêmes, mais je ne l’ai pu pardonner à ma propre soeur parce que j’aime mon pays plus que ma soeur, plus que mon père, plus que moi-même. Je croyais avoir besoin d’implorer votre miséricorde plutôt pour vous avoir aimé que tué une soeur si peu raisonnable. Mais que dis-je ? une soeur, non, non, celle-là n’est point soeur des Horaces qui plaint la mort des Curiaces, et qui voit à regret la victoire de sa Patrie et ses Dieux sauvés du danger. Quoi ! se trouvera-t-il un coeur avec si peu d’affection pour la République, et si peu de reconnaissance pour moi, qu’il ne connaisse pas qu’en tuant cette détestable, j’eus pour objet le dessein d’éteindre un crime dangereux, et non la vie d’une soeur, lorsqu’elle était ennemie de la Patrie, ni je n’étais point son frère lorsque je lui poussai ce fer dans le coeur. J’étais le bras de la victoire Romaine qui atterrait les ennemis de la Patrie et le support de ses ennemis.
    Que mon accusateur dise un peu par quels degrés de méchanceté ces mains non jamais sanguinaires qu’avec innocence sont arrivées du suprême point de l’impiété au fratricide ? Qu’il me reproche mon crime, si jamais ce fer a donné la mort que pour sauver la vie à mon pays ! Je rends grâces à la fortune, ô Rome chère à mon coeur, de ce qu’elle m’a donné une occasion si notable d’expérimenter l’amour que je te porte et que je te dois. Au camp j’ai combattu contre les ennemis, à la Ville contre les sentiments naturels ; mais je n’ai non plus été vaincu de l’amitié que j’avais pour ma soeur que de la valeur des Toscans, de sorte qu’il est bien juste qu’une faveur si grande que j’ai reçue de la fortune ne me coûte pas moins que la vie, et je ne refuserais point de la donner en cette occasion, si je n’avais dessein de la perdre pour ta gloire. Quoi donc ! moi, moi qui suis victorieux, serai de pire condition que mes frères qui ne le furent pas ? Ils trouvèrent la fin de leur misère dans leur perte, et moi je dois trouver dans mes victoires le commencement de mes calamités ; et ce me doit être une chose digne de larmes, ou pour mieux dire funeste, que l’amour de la République, la mémoire de ma vertu, et le souvenir glorieux de ma victoire et de mon Triomphe ?
    Je confesse que je plaignis cette partie de mon sang que je m’ôtai en répandant celui de cette infortunée ; mais après tout, je ne crus pas perdre ce sang que je sacrifiais à la victoire de la Patrie ; et véritablement j’aurais mérité qu’elle eût pleuré pour ma victoire, si elle m’eût vu si peu généreux que je n’eusse pu vaincre les sentiments de la nature, et que mon coeur n’eût pu se résoudre à ôter du monde celle qui se plaignait des victoires de ma Patrie. Par la seule action que j’ai faite, nos ennemis dorénavant n’espéreront plus aucun fruit de leurs lâches pratiques, puisqu’ils sauront qu’il sera permis de sacrifier ses propres soeurs lorsqu’elles verront peu volontiers les avantages de notre épée. Que si ma faute, assez justifiée d’ailleurs, semble étrange en ce qu’elle s’est adressée à une personne qui m’était si proche (comme si pour venger les outrages de la Patrie, il était juste de prendre conseil des sentiments de la Nature), considérez avec un oeil paternel, ô Pères Conscrits, qu’il ne me fut pas possible de reconnaître cette criminelle : car comment l’eussé-je pu connaître pour soeur, l’entendant plaindre pour les victoires de son frère ? Comment me pouvais-je souvenir qu’elle était Romaine, si elle parlait avec des sentiments Toscans ? Je l’ai crue un reste des Curiaces, et j’ai cru faire un acte de piété envers la Patrie, en arrachant jusqu’aux racines un arbre qui pouvait produire encore de nouveaux appuis à la puissance ennemie ; et cette faute sera donc pour moi une tâche si vilaine et si honteuse qu’elle ne pourra être effacée que sur un échafaud, ni lavée que du sang de ce pauvre infortuné qui a mis un clou à la roue de la fortune Romaine ? Donc vous trouvez plus insupportable la mort de celle qui pleure vos victoires que de celui qui vous les donne ? Il vous déplaît peut-être que j’aie ôté à la Toscane celle qui devait multiplier les Curiaces, mais croyez que si j’avais permis qu’une femme de la Maison des Horaces eût été longtemps féconde en Toscane, peut-être les Romains n’auraient pas pu garder leur Empire, et que sans doute les Toscans n’auraient pas daigné le souffrir. Donc la vie de cette déloyale vaudra tant qu’il lui faudra donner pour son prix cette âme qui fut l’âme de la grandeur et de la fortune Latine ?
    Mais quelle voix, quelle rumeur est celle qui en interrompant mon discours m’empêche de faire voir mon innocence ? Et qui sont ceux qui me refusent la grâce que je puisse défendre une vie qui a défendu la vie et la liberté de la République ? Ah ! spectacle funeste et digne de larmes ! voilà, ô mes Juges, mon père dont l’innocence ne faillit contre la République que lorsqu’il engendra une fille ; voilà, voilà ce malheureux père qui a perdu deux de ses fils pour affermir les sièges redoutables que vous occupez. Regardez comme il craint d’être encore privé de ce dernier, qui, s’il est des Dieux, ne mourra point sans être vengé. Ecoutez comme il se plaint de ce qu’un Romain, et un Horace, est estimé si lâche qu’on ne croit pas qu’il m’aurait arraché le coeur lui-même de ses propres mains, s’il ne connaissait que sa fille est justement morte. O Ciel ! serai-je tant infortuné qu’il me faille mourir pour avoir ôté du monde une fille qui fut jugée indigne d’y demeurer par celui même qui l’y avait mise ? Et ces Troupes que j’ai ramenées victorieuses souffriront-elles de voir courir à la mort celui qui leur donna la victoire ? Quoi ! les ennemis verront au supplice celui que la République a seul jugé capable de la défendre ? Et que sauraient désirer de pire les Toscans à celui qui a fait leur infortune ?
    Je ne connais pas si peu l’humaine fragilité que je me plaigne, étant mortel, d’aller à la mort, mais je me plains de n’être pas cru innocent, et de voir que ma Patrie veut être coupable. Je suis réduit aux termes que, si la République doit rester tachée d’ingratitude, il est absolument nécessaire que je déteste ma propre gloire. O l’étrange état où vous me mettez, puisqu’il est à propos que je désire que ma mort eût devancé ma victoire et l’établissement de votre Empire. Quoi ! ma fortune sera plus malheureuse au Capitole que dans l’Etrurie ? Cela peut-il être, Romains ? Je jure par l’âme de mes frères qui se sont si volontiers sacrifiés pour votre grandeur que j’ai plus de douleur de la honte qu’aura le peuple Romain de cette action que je n’ai de regret de me voir priver de la vie si cruellement et du triomphe que j’ai mérité. Car enfin, pourvu que j’emporte avec moi dans le tombeau ces illustres dépouilles des Curiaces, je ne doute point que l’échafaud ne me soit aussi honorable que le Capitole. Aussi ne désiré-je autre chose de vous, ô mes Juges, sinon que vous soyez toujours vous-mêmes, et qu’avant que prononcer l’Arrêt de ma mort, vous vous souveniez que lorsque je combattais, vous faisiez des voeux pour ma vie. Suspendez, suspendez vos foudres, et souvenez-vous, ô vous Dieux qui l’entendîtes, combien de fois ce peuple cria que j’étais le Sauveur et le Père de la Patrie ? Mais s’il est véritable que je le sois, voulez-vous punir un fratricide par un parricide ? Et au lieu de me dresser une statue par gratitude, voulez-vous m’ôter la vie d’une façon si honteuse ?
    Mais si la connaissance de la raison qui m’a fait errer, si les larmes de mon père, si le mérite de mes frères qui sont morts pour vous, si les victoires de mon bras consacrées sur les Autels de votre fortune n’ont pas assez de force et d’éloquence pour me faire obtenir la vie, pourquoi, Pères Conscrits, différez-vous tant ma mort ? Tout ce que je vois ne me parle que de supplice, il ne me passe dans l’esprit que des chimères mortelles, et pour ne mourir point tant de fois , je suis obligé de vous demander la mort comme une grâce. Tuez-moi donc promptement, je vous en prie. A quoi t’amuses-tu, ô Licteur, viens, lie ces mains qui furent autrefois les mains du Public, ces mains qui ont fait voler les Aigles Romaines sur les Lauriers de l’Etrurie, et présente l’ignominie de la Croix à celui qui a tant semé de Palmes sur le Capitole.
    Qu’on appelle, je vous en prie, mon malheureux et cher père, qu’il vienne consoler mon coeur par ses derniers offices, et le fortifier contre la rigueur de sa destinée. Qu’il vienne par ses derniers baisers soutenir ma langueur et ma faiblesse, qu’il vienne me fermer les yeux à la mort, cet infortuné qui me les ouvrit à la lumière. Consolez-le, Pères Conscrits, dites-lui qu’il est vrai que je meurs, mais que je meurs glorieux. Dites-lui que la Croix que je porte en la Maison des Horaces n’est point honteuse ; dites-lui que je n’ai monté sur l’échafaud qu’en descendant du Char de triomphe. Faites-le souvenir que s’il se trouve des Pères dont les enfants soient fortunés, il ne s’en trouve point dont les fils soient plus généreux. Assurez-le qu’il vous souviendra toujours du sang et des fils qu’il a perdus pour la République ; jurez-lui que vous n’avez pas même encore oublié que j’ai répandu mon sang pour votre salut ; dites-lui que vous confessez que c’est de moi que vous tenez les délices et l’abondance, les tendresses de vos petits enfants, les honneurs de votre dignité, la sûreté de vos vies, la liberté, la grandeur, la fortune, l’Empire Romain, et finalement que c’est même de mon sang, et de mes sueurs que vous tenez l’autorité de condamner à la Croix cet Infortuné qui prévient sa mort par la mémoire des actions généreuses de sa vie. Et vous, mes compagnons, portez, je vous supplie, ces Armes à ces misérables orphelins, à mes pauvres enfants abandonnés : faites-les souvenir qu’ils sont Horaces, et que s’ils s’en servent un jour avec un bras égal au mien, ils en tireront l’effet ordinaire pour le bien de la République.
    Possédez tous heureux, Pères Conscrits, Chevaliers et peuple Romain, notre Patrie en l’état heureux que je la laisse ; et puisse être glorieuse, éternelle et pleine de héros, cette grande République. C’est ce que je te souhaite malgré mes malheurs, Patrie douce, Patrie chère, Patrie à qui Horace devait tout. Possédez-la heureusement, ô Citoyens, abondante, riche, tranquille et puissante. Et puisque le Ciel ne me permet pas de la posséder heureuse, je me réjouis au moins de ce qu’il m’a concédé assez de force pour ne la laisser pas malheureuse. Pourvu que je meure assuré qu’on verra vivre quelque temps en vos coeurs la mémoire d’Horace, de cet Horace qui ne refusa point son sang au fer ennemi pour vous assurer les biens, la vie, la patrie, l’Empire, je mourrai le plus heureux qui naquit jamais.
    Mais il est temps, ô Pères Conscrits, que je me taise et que je cède à la violence du sort ; je me laisse emporter à un sentiment trop tendre. Quoique la fortune m’ait fait pleurer, ma vie ne permet pas que je me laisse voir en cette posture. Ni mes actions ne méritèrent jamais que je soupirasse, ni mon coeur ne saurait estimer une âme qui peut soulager ses misères par quelques larmes : il faut mourir comme on a vécu. En un mot, c’est à vous à faire ce que vous voudrez, et moi à faire ce que je dois : j’ai dit.

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