SENEQUE, Les Lettres à Lucilius,
Traduction par M. Pintrel, revue et imprimée par les soins de M. de La Fontaine, 1681.

EPITRE IV

La véritable joie consiste dans le règlement des passions. - La vie ne peut être tranquille sans le mépris de la mort.

Continuez comme vous avez commencé, et hâtez-vous tant que vous pourrez, afin que vous jouissiez plus longtemps du plaisir de voir vos passions adoucies et réglées. Vous en jouirez même au moment que vous les adoucirez et que vous les règlerez ; mais c'est bien un autre plaisir de se contempler soi-même affranchi de la corruption ordinaire des hommes. Vous souvient-il de la joie que vous reçûtes lorsque ayant quitté l'habit d'adolescent, vous prîtes la robe virile, et que vous fûtes introduit dans le barreau ? Je vous en promets une plus grande lorsque ayant perdu la faiblesse des enfants, vous aurez acquis la force des hommes sages. Car il est vrai que nous ne sommes plus enfants, mais nous retenons encore quelque chose de l'enfance ; et ce qui est de pire, nous avons l'autorité des vieillards avec les défauts des enfants, et des enfants au berceau : ceux-là s'effrayent de peu de chose, ceux-ci de ce qui n'est pas, et nous de tous les deux.
Appliquez cela maintenant et vous connaîtrez qu'il y a de certaines choses qui sont d'autant moins à craindre qu'elles nous ôtent beaucoup de sujets de craindre. Le mal n'est jamais grand quand c'est le dernier qui doit arriver. La mort vient à vous ; véritablement elle serait à appréhender si elle pouvait subsister avec vous, mais il faut quelle ne vienne pas, ou qu'elle passe.— Il est difficile, me direz-vous, d'accoutumer son esprit au mépris de la vie . — Ne voyez-vous pas qu'on l'abandonne tous les jours pour des bagatelles ? Un amant se pend devant la porte de sa maîtresse ; un serviteur se précipite du haut d'une maison, ne pouvant supporter plus longtemps la mauvaise humeur de son maître ; un autre se donne de l'épée dans le ventre pour ne pas retourner au lieu d'où il s'était échappé. Ne croyez-vous pas que la vertu puisse faire ce que fait une forte appréhension ? Personne ne peut avoir une vie tranquille, qui se met trop en peine de l'avoir longue, et qui compte entre ses biens le nombre des consuls qu'il a vus.
Faites souvent réflexion sur toutes ces choses pour vous disposer à quitter librement la vie, que la plupart embrassent de la même façon que ceux qui sont entraînés par les eaux d'un torrent s'attachent aux ronces et aux épines. Il y en a beaucoup qui sont flottants entre la crainte de la mort et les déplaisirs de la vie. Ils ne voudraient point vivre, mais ils ne savent pas mourir. Faites-vous une vie contente en quittant l'appréhension que vous avez de la perdre. Le bien n'accommode point celui qui le possède s'il n'est résolu de le perdre quand il faudra. Or il n'y a rien qui se puisse perdre plus doucement que ce qui ne peut être regretté lorsqu'il est perdu. Vous devez donc vous endurcir et vous animer contre tous les accidents qui pourraient arriver, même aux plus grands. N'a-t-on pas vu un pupille et un eunuque décider de la vie de Pompée ; un particulier cruel et insolent de celle de Crassus ? Caius César contraignit Lepidus de présenter sa tête à Décimus, maréchal de camp ; il donna la sienne à Chéréas, son assassin. La fortune n'a jamais mis personne en état de ne point appréhender ce qu'elle lui avait permis de faire à d'autres. Défiez-vous de la tranquillité présente : la mer se change en un moment, les vaisseaux se perdent à l'endroit même où un peu auparavant ils s'étaient joués. Songez qu'un voleur ou un ennemi peut vous surprendre et vous couper la gorge. Mais sans chercher d'autre puissance, il n'y a point de serviteur qui n'ait votre vie et votre mort entre ses mains. Je vous assure que quiconque néglige sa vie est maître de la vôtre. Si vous rappelez les exemples de ceux qui sont péris par des surprises ou par des violences domestiques, vous trouverez que la haine des serviteurs en a fait mourir autant que la colère des princes. Qu'importe donc si celui que vous craignez est puissant, puisque chacun l'est assez pour faire ce que vous craignez ? Peut-être si vous tombiez entre les mains des ennemis, le vainqueur vous ferait conduire à la mort ; mais c'est où vous allez. Pourquoi vous flattez-vous, feignant de n'avoir pas compris jusqu'à présent ce que vous faites il y a si longtemps ? Car je vous assure que vous allez à la mort depuis le jour de votre naissance. Il faut donc entretenir notre esprit de toutes ces considérations si nous voulons arriver doucement à cette dernière heure qui jette du trouble dans tous les moments de la vie.
Mais pour finir cette lettre, je veux vous donner ce que je viens de cueillir dans le champ d'autrui, et qui m'a semblé parfaitement beau. “La pauvreté qui est conforme à la loi de nature est une grande opulence.” Savez-vous en quoi cette loi consiste ? C'est de nous garantir de la faim, de la soif, et du froid. Pour éviter ces choses, il n'est pas nécessaire de se rendre assidu à la porte des grands, ni de s'exposer à leur mépris sourcilleux ou à leur civilité négligente. On n'a pas besoin de passer les mers, ni de suivre les armées. Le nécessaire est facile à trouver ; il est exposé devant nous. On ne travaille que pour le superflu ; c'est cela qui nous fait user nos robes dans le barreau, qui fait blanchir nos cheveux à la guerre, et qui nous fait passer dans les pays étrangers. Nous avons en notre pouvoir ce qui nous suffit.

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