SENEQUE, Les Lettres à Lucilius,
Traduction par M. Pintrel, revue et imprimée par les soins de M. de La Fontaine, 1681.

EPITRE III
Il est bon de délibérer avant que de faire un ami, mais quand on l’a fait on ne lui doit rien cacher

Vous me mandez que vous avez donné des lettres à votre ami pour me rendre ; puis, vous m'avertissez de ne lui rien communiquer de ce qui vous touche, parce que vous avez coutume d'en user ainsi. Vous l'avez dans une même lettre avoué et désavoué pour votre ami ; partant, il est à croire que vous avez suivi l'usage, et que vous l'avez appelé votre ami de la manière que nous qualifions gens de bien tous ceux qui briguent les dignités, et que nous appelons Monsieur, celui que nous avons à la rencontre, quand son nom ne se présente pas. Passe pour cela ; mais si vous tenez pour ami une personne en qui vous n'ayez pas autant de confiance qu'en vous-même, vous vous trompez lourdement, et vous ne connaissez guère ce, que c'est qu'une amitié véritable.
Examinez toutes choses avec votre ami, mais examinez votre ami avant toutes choses : avant le choix, on peut tout discuter ; quand il est fait, on doit tout croire. Il y a des gens qui, par un ordre renversé et contre les préceptes de Théophraste, examinent après avoir aimé, et cessent d’aimer lorsqu’ils ont examiné.
Songez longtemps si vous devez prendre un tel pour ami : quand vous l'aurez résolu, recevez-le à cœur ouvert, et lui parlez avec autant de confiance qu'à vous-même ; vivez pourtant de telle façon que vous ne fassiez rien que vous ne puissiez dire même à votre ennemi ; mais hormis de certaines choses que la bienséance a rendues secrètes, vous devez faire part à votre ami de toutes vos pensées et de toutes vos affaires. Vous le rendrez fidèle, si vous croyez qu'il le soit ; outre que l'on donne envie de tromper en craignant d'être trompé, et qu'il semble qu'on met en droit de commettre une faute celui que l'on soupçonne d'être capable de la faire.
Qu'est-ce donc qui me peut obliger à retenir mes paroles en présence de mon ami ? Pourquoi ne croirai-je pas que je suis seul quand je ne suis qu'avec lui ? Certaines gens disent à tout le monde ce qu'ils ne devraient confier qu'à leurs amis, et déchargent ce qui les presse dans le sein du premier qui se rencontre ; d'autres au contraire se cacheraient volontiers à eux-mêmes, et n'oseraient se découvrir à leurs meilleurs amis : ils resserrent leur secret au-dedans. Il faut éviter ces deux extrémités, car ce sont deux défauts de se fier à tout le monde, et de ne se fier à personne ; mais l'un est plus honnête et l'autre plus sûr.
De même on blâmerait également deux personnes, dont l'une serait toujours en action, et l'autre toujours en repos ; car cette industrie qui éclate parmi le tumulte, n'est à vrai dire que la saillie d'un esprit inquiet, et ce repos qui ne peut souffrir aucune agitation, est plutôt une lâcheté ou une langueur. Vous retiendrez donc ce que j'ay lu dans Pomponius : “ Il y a des gens qui se sont si fort enfoncés dans l'obscurité que tout ce qui est au jour leur paraît trouble. ” Enfin il faut prendre ces deux choses alternativement, le travail quand on s'est reposé, et se reposer quand on a travaillé. Si vous consultez la nature, elle vous dira qu'elle a fait le jour et la nuit.

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