Concours du GELAHN 2004
Elèves de terminale

VERSION LATINE

Pierre GASSENDI (1592 - 1655)
Lettre à Van Helmont du 8 juin 1629.

    « Il y a environ vingt ans, le bateau d’un certain Beauregard parcourait la mer Egée ; on jeta l’ancre auprès d’une des Cyclades, et des soldats embarquèrent une brebis avec son tendre agnelet ; après avoir étranglé la mère pour la manger, ils épargnèrent le petit et lui apprirent à se nourrir de leurs aliments quotidiens, c’est-à-dire de pain, de viande, de poisson, de fromages et d’autres semblables. Ensuite, au bout d’environ neuf mois, le bateau accosta à Malte ; l’agneau était déjà plus grand et on le lâcha dans les pousses et les herbes. Or, à la surprise générale, il se détourna des pousses et des herbes, et rechercha les mains qui avaient l’habitude de lui tendre ses aliments. Je laisse de côté le fait que quand on le tua, on trouva sa chair insipide et d’un goût désagréable. Je note seulement : si tous ces aliments qui sans controverse n’étaient pas naturels à l’agneau l’ont nourri, l’ont fait grandir et l’ont délecté de la sorte, pourquoi des aliments pas du tout naturels ne pourraient-ils pas provoquer en nous de semblables résultats ? On peut voir ce que l’habitude a pu faire chez une brebis : qu’y a-t-il d’étonnant si , quand nous nous nourrissons de viandes, les viandes finissent par nous plaire ? J’ai raconté ce qui s’était passé pour un ovin. [...] On peut faire la même expérience sur les boeufs ; mais dirons-nous que, parce que l’habitude rend à ces animaux agréable et utile de consommer de la viande, la consommation de la viande est pour eux conforme à la nature ? »

Traduction d’après Sylvie TAUSSIG, in Pierre GASSENDI, Vie et moeurs d’Epicure, p. 56, éditions ALIVE, 2001.


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