Digression sur la louange de l’Ane.


Avertissement

    Ce chapitre est quelque peu différent du latin, parce que l’auteur se joue trop  irrévérencieusement de l’Ecriture : partant a été aucunement adouci par le traducteur.


    Mais afin que personne ne me calomnie si j’ai appelé les apôtres ânes, je veux expliquer brièvement les mystères et secrets de cet animal, sans sortir que bien peu de mon propos. Les docteurs hébreux ont figuré par icelui la patience et une grande force, l’influence duquel dépend, disent-ils, de sephirot, qui est dit hocma, c’est-à-dire sapience. Car aux disciples de la sapience les conditions et mœurs de l’âne sont très nécessaires. Il vit en premier lieu de petite pâture et se contente de toute mangeaille qu’on lui présente et il est très patient en la disette et faute de vivres, en la faim, au travail, et aux coups, et endure doucement si l’on ne tient compte de lui ; et quelque persécution qu’on lui fasse, il est très pauvre et très simple en esprit, tellement qu’à peine connaît-il les laitues d’entre les chardons ; innocent et pur de cœur, et sans fiel, n’a guerre ni discorde avec animal quelconque, et supporte toutes charges également qu’on lui veut mettre sur le dos, en récompense de quoi il est exempt de poux, n’est guère souvent malade, et vit plus longtemps qu’autre animal des grands troupeaux. Les commodités et œuvres nécessaires que nous tirons de l’âne, dit Columella, sont plusieurs, et plus que pour sa portée : car il rompt la terre légère et facile à labourer, et traîne des charrois assez lourds et pesants, mais l’œuvre commune et ordinaire travail de cette bête est de tourner les meules pour moudre le blé ; toute métairie et maison rustique a besoin d’un âne comme d’un instrument et meuble nécessaire pour porter et rapporter, ou traîner en la ville plusieurs ustensiles et denrées. L’âne aussi a quelque jugement et faculté divinatrice au rapport de Valère parlant de C. Marius, lequel ayant dompté le midi et le septentrion, enfin étant déclaré ennemi de sa patrie et persécuté par Sylla, échappa le danger dont il était menacé par l’avertissement qu’il prit d’un âne, et eut un âne pour auteur de sa fuite et de son salut. Et ne fut peu prisé cet animal en l’ancien testament : car ayant Dieu commandé de lui sacrifier tous les premiers nés des animaux, il pardonna aux hommes et aux ânes seuls, permettant à l’homme d’être racheté par prix d’argent, et de bailler une brebis en échange de l’ânon. Et n’est dit possible en mauvais sens par ancien proverbe que l’âne porte les mystères : par quoi je veux bien avertir ces ânes de Cumes, ces braves possesseurs des sciences, dis-je,  que s’ils ne se déchargent de ces fardeaux de sciences humaines et ne se dépouillent de cette peau de lion empruntée (non du lion de la lignée de Juda, mais de celui qui tournoie rugissant, cherchant proie pour dévorer) et ne sont réduits en purs et simples ânes, qu’ils demeureront du tout inutiles à porter les mystères de la sapience divine. Nous lisons beaucoup de miracles de divers animaux. Plutarque récite qu’un Eléphant écrivait les caractères grecs et que celui-là même devint amoureux d’une fille de la ville de Stéphanopolis, et fut corrival  d’Aristophanes le grammairien. Le même auteur dit qu’un dragon aimait une fille étolienne et ont cru plusieurs que celui-là même garantit celui qui l’avait nourri et accourut à sa voix. Nous lisons ès œuvres de Pline qu’un aspic avait accoutumé de venir chacun jour à la table d’un certain homme, et qu’une fois s’étant aperçu qu’un de ses petits aspideaux avait tué un des enfants de son hôte, il le fit mourir en haine de l’injure qu’il avait faite à celui qui les recueillait, et depuis par honte n’osa revenir léans. De même Plutarque raconte qu’une Panthère rendit la pareille à un homme qui avait tiré ses petits du dedans d’une fosse et l’ayant rencontré égaré à travers les bois le ramena au grand chemin passant. Plus on dit que Cyrus fut nourri par une chienne, et les premiers fondateurs de Rome par une louve, comme ils eussent été exposés à l’aventure. Je passe les miracles des Dauphins, ou les reconnaissances des Lions envers ceux qui leur avaient bien fait ; je me tais de l’ourse calabraise et du bœuf tarentin apprivoisé par Pythagoras et plusieurs autres de cette sorte. Mais ce qui passe toutes les merveilles est l’âne que nous lisons avoir été auditeur et condisciple avec Origène et Porphyre du philosophe Ammonius Alexandrin, le plus renommé de son temps. L’âne a vu l’Ange du Seigneur quand Balaam le prophète partit pour aller maudire le peuple de Dieu, lequel son maître ne sut apercevoir, pour montrer que souvent un simple et grossier idiot voit les choses qui ne peuvent être vues ni comprises par le docteur scolastique, ayant l’esprit corrompu et dépravé par sciences humaines. Samson avec une mâchoire d’ânon frappa et mit à mort les gendarmes philistins, et ayant soif pria le Seigneur, lequel ouvrit une dent molaire en cette mâchoire, et d’icelle fit jaillir de l’eau vive, par laquelle il reprit vigueur, et l’esprit lui revint. Ainsi Jésus-Christ par la bouche de ses ânes simples, rudes et grossiers disciples et apôtres, a frappé et vaincu tous les philosophes des Gentils, les docteurs de la Loi des Juifs, abattu et renversé toute la sapience humaine, et nous a baillé à boire par les mâchoires de ses ânes des eaux vivifiantes en sapience universelle. Par ce que dit est, vous pouvez comprendre, plus qu’en pleine clarté du soleil, que l’âne est la marque, devise et enseigne de l’esprit capable de divinité, ès mœurs duquel si vous n’êtes changés, vous ne pouvez être bons ni habiles à porter les secrets de la sapience divine. Les Chrétiens anciennement étaient appelés âniers par les Romains, lesquels par mépris peignaient l’image de Jésus-Christ avec des oreilles d’âne comme témoigne Tertullien. Partant que nos évêques et abbés ne se fâchent point et ne tiennent point pour reproche si à l’endroit de ces corpulents éléphants remplis de sciences, ils sont appelés et estimés ânes et que le peuple chrétien ne trouve point étrange si ceux qui sont les plus savants sont les moins prisés entre ces prélats et recteurs des églises, et qui ont à charge ces choses sacrées entre nous, car le chant des rossignols n’est nullement plaisant aux oreilles des ânes, et dit-on en commun proverbe que le cri des ânes ne s’accorde ni convient point au son de la lyre. Néanmoins des os de l’âne la moelle ôtée, on en fait de très bonnes flûtes, lesquelles bien embouchées et entonnées d’un bon vent rendent une mélodie et chant plus plaisant et délicieux que ne fait lyre, luth ni harpe quelconque. Ainsi ces religieux idiots par leur chant ânier surpassent tous les plus babillards sophistes. Sur quoi nous trouvons par écrit qu’aucuns philosophes païens étant venus visiter S. Antoine pour discourir avec lui furent pressés de si près par ses réponses qu’ils s’en retournèrent avec leur honte. Nous lisons pareillement qu’un certain personnage rude et ignorant fit avec peu de paroles demeurer muet un grand hérétique docte et savant, et bien versé aux lettres, et le réduisit à la foi : ce que n’avaient pu obtenir tant d’évêques très savants qui étaient assemblés au concile de Nicée avec longues et difficiles disputes. Icelui étant après enquis par ses amis pourquoi il avait cédé à cet idiot, après avoir fait tête à tant de doctes évêques, répondit qu’il lui avait été aisé de rendre aux évêques paroles pour paroles, mais qu’à cet ignorant-là, lequel avait passé par l’esprit et non par humaine sapience, il n’avait su que répliquer.

Henri Corneille AGRIPPA, Déclamation de l’incertitude, vanité et abus des sciences, ch. CII,  trad. en français par Louys de Mayerne Turquet, 1582.


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