Retour sur le film Gladiator

LA VERITABLE MORT DE L’EMPEREUR COMMODE

Le récit de Nicolas Coëffeteau, synthèse des éléments contenus dans l'Histoire Romaine de Dion Cassius et dans l'ouvrage d'Hérodien d'Alexandrie (Histoire des successeurs de Marc-Aurèle), fournit le plus de détails sur la conspiration qui mit fin à la vie de l'empereur Commode. En voici les « véritables » circonstances:

« Il voulut faire une autre preuve de sa cruauté et de sa barbarie, mais il en fut empêché par la mort qui le prévint. Il était délibéré d'entrer sur le théâtre en qualité de suivant de gladiateur et de consul pour en déshonorer la dignité, et là dessus s'était encore résolu de faire mourir les deux consuls, Erucius Clarus et Socius Flacco, afin de se faire nommer en leur place; mais comme il était sur l'appareil de ses jeux et de ses spectacles pour le premier jour de janvier, où il devait se trouver en l'équipage de gladiateur, sa concubine Marcia qu'il tenait presque au rang d'une femme légitime et à qui il avait fait décerner la plus grande part des honneurs qu'on déférait aux impératrices, s'alla jeter à ses pieds, lui remontra l'indignité de cette action, le conjura de ne souiller point ainsi l'honneur de l'Empire Romain et de ne confier point ainsi sa vie à des personnes infâmes qu'on pourrait aisément induire à le tuer; et ne pouvant rien impétrer de lui se retira toute baignée de ses larmes. Letus et Electus, capitaines de ses gardes, joignirent leurs prières et leurs larmes à celles de Marcia; mais outre qu'il ne les écouta pas, il usa encore de sévères menaces en leur endroit, dont ils demeurèrent merveilleusement étonnés, d’autant qu'ils connaissaient son mauvais courage. De là, se retirant dans la chambre pour se reposer comme il avait coutume de faire ordinairement sur le midi, il prit ses tablettes et y coucha les noms de ceux qu'il voulait faire dépêcher la nuit suivante, et tout à la tête des autres mit Marcia puis Letus et Electus, et après un nombre infini d'autres personnes qui devaient mourir. Comme il était dans le bain, un petit page qui le servait à la chambre et qui était un de ses mignons plus privés, entrant dans la chambre et allant à son lit où étaient les tablettes, les prit et sortit de cette sorte les tenant dans ses mains sans savoir ce qu'il portait. De fortune, il rencontra Marcia qui l'aimait aussi et qui l'ayant baisé lui ôta les tablettes craignant qu'il n'effaçât quelque chose d'importance qui y fût écrite. Les ayant entre ses mains, comme les esprits des femmes sont toujours curieux, elle se mit à lire ce qu'elle connaissait être écrit de la main de Commode. Mais à peine eut-elle jeté les yeux dessus qu'elle y trouva l'arrêt de sa mort et la condamnation de Letus et d'Electus avec elle. Cela l'effraya, mais ne lui ôta pas le jugement et l'emplit seulement de colère contre Commode, duquel elle ne pouvait assez blâmer l'ingratitude. Sur le champ elle envoya quérir Electus, lui montra l'écriture et lui dit: « Tu vois, Electus, quelle fête nous devons donner cette nuit. » Electus, étonné, prit le livre, le cacheta et l'envoya par un homme sûr à Letus. Letus, saisi de la même peur, le vint trouver et eux trois ensemble, voyant qu'il ne fallait point user de remise s'ils se voulaient sauver, conclurent qu'il le fallait empoisonner à son retour du bain. Marcia qui avait coutume de lui présenter à boire lorsqu'il en sortait, prit la charge de le lui faire bailler en son breuvage. Comme il rentra, il demanda aussitôt à boire pour ce qu'il était altéré de la chasse et du bain. Marcia lui présenta le coupe pleine d'un vin odorant mêlé de poison, il était tellement échauffé qu'il ne prit pas garde à ce qu'il buvait mais avala tout ce qu'on lui bailla. Après cela, sentant une grande pesanteur de tête qu'il croyait venir du travail et de l'exercice qu'il avait pris, il se jeta sur le lit pour reposer. Marcia et Electus donnèrent congé à tout le monde et firent dire que l'empereur voulait un peu sommeiller. Durant qu'il dormait, le venin voulant faire son opération, il sentit un tournoiement de tête et se mit à vomir excessivement. Electus et Marcia qui le virent décharger ainsi son estomac craignirent que, la nature ne rejetant et ne repoussant puissamment le poison et que, revenant en santé, il ne les fît tous mourir: à raison dequoi, à force d'argent, il persuadèrent à un nommé Narcisse, homme fort et robuste, de l'aller étrangler sous ombre de le vouloir secourir. Cet athlète, prenant le marché et lui serrant le col, l'étouffa entre le vin et le poison. Ainsi mourut Commode qu'on ne saurait connaître dans l'Histoire de sa vie pour le fils de Marc-Aurèle le Philosophe. »

[in COEFFETEAU (F. N.) Histoire romaine, XII, pp. 219-220, Paris, 1664, 1ère édition 1621]

retour