Compte rendu de la réunion publique du 15 mai
  à l’amphithéâtre de l’EHESS
suite à l'APPEL pour le Latin et le Grec
 
           Le matin  du samedi  15 mai, un nombre élevé de représentants d’Arelas  a participé à l’A.G.  de la CNARELA , en particulier  parce que nous avons eu le plaisir  d’accueillir au sein de la Coordination  2 nouvelles associations régionales : celle de Corse et celle,  reconstituée, de Bretagne, mais aussi parce que nous avions  organisé, l’après-midi, une réunion  publique  à l’EHESS, qui permettait de faire le point  sur « l’Appel pour le Grec et le Latin »   au succès  duquel les associations régionales ont largement contribué  en le diffusant
 
          Cette réunion , à l’initiative des 8 associations qui ont soutenu l’Appel a connu une belle affluence: en effet plus de 300 personnes , et, parmi elles, des représentants de la CNARELA , sont venues de toutes les régions de France, écouter les nombreux intervenants  qui se sont relayés à la tribune , décorée pour la circonstance par la masse des pétitions-papier, preuves de milliers de messages de soutien .
         Notre présidente , M.H Menaut, avait passé des heures avec A. Joste (Sauver les Lettres  et membre du GELAHN)  à dépouiller les signatures , à prendre des contacts et à donner suite à l’engagement de certaines personnalités  soutenant notre combat , pour donner à cette réunion  éclat et efficacité .
        Il revenait  de droit à Jacqueline de Romilly   d’ouvrir la séance  pour donner « le ton » et son sens  à cette manifestation , grâce à son analyse lucide de la situation présente  et à sa vigoureuse protestation   contre les projets et les décisions  mortifères du Ministère :suppression de postes de L.Cl., menaces sur le CAPES L.Cl , modification des options au Collège . Son grand âge et ses handicaps n’entament ni sa perspicacité ni sa pugnacité.
        En présentant le bilan de la pétition, M.H. Menaut a retracé l’historique de cet Appel,  montré l’urgence  d’agir et de réagir face aux projets  du Ministère, en concertation avec toutes les associations  et syndicats engagés dans le même combat, et avec le  soutien des médias  qui ont bien  relayé notre entreprise, et celui de milliers de signataires, qu’ils soient académiciens, membres du Collège de France, directeurs de recherche au CNRS ,  professeurs d’université, toutes disciplines confondues, ou qu’ils soient  parents d’élèves, artisans  et commerçants  ou principaux de Collège  soucieux de la qualité de l’Ecole . Le  ministre L. Ferry  s’était inquiété du succès de l’opération et  dès le 4 mars ,il avait convoqué la  CNARELA  pour proposer le « dialogue », tout en publiant un « contre-feu » dans le Figaro  le même jour, sur « Le déclin des L.A ». Mais  entre temps le ministre  a changé  et le dialogue n’est pas encore rétabli …
       Liliane Picciola  a ouvert la partie  des communications  et présenté une  très convaincante argumentation, même pour les plus réticents  sur « L’importance de la connaissance des  L.A. dans la perception  et l’enseignement de la littérature française  de l’âge classique ». Elle a prouvé du même coup que  le souci premier  et l’expertise  des enseignants de L.Classiques  concernaient la qualité de l’enseignement de la langue et de la littérature françaises .   
       Paul Demont , professeur de Grec  à l’Université Paris IV,  a illustré sa conviction que l’enseignement du  grec était loin  de cette image « élitiste » et dépassée qu’on s’acharne  à lui donner par une expérience récente menée dans un lycée de la banlieue Nord . Le débat entre élèves de terminales et de première , à l’appui de textes de Platon, centré sur la réflexion et la critique des mythes  a prouvé à tous, en particulier à des enseignants venus de Grèce, que  ce « détour » par le grec  était irremplaçable .  
        Marc Baratin , professeur de Latin à l’Université  de Lille III, constatant  que le latin  dans l’enseignement supérieur était au carrefour de nombreuses autres disciplines (philosophie, histoire de l’Art, études médiévales..), et regrettant que chacune d’elles tendait à construire sa propre approche du latin , a souhaité qu’ au contraire, le latin acquière le statut incontournable de discipline-outil , en tant que discipline commune . 
       Michel Perrin , président de l’APLAES  s’est associé à la critique de la Recommandation du Haut Comité du suivi des Concours; il a demandé  que soit maintenue la spécificité du CAPES de L. Cl. ( même si des modifications du concours étaient  par ailleurs souhaitables ), que soit ménagée une épreuve de Français commune aux L.M et aux L.C.     
       François Hartog, qui avait largement contribué à l’accueil de cette réunion  dans l’amphithéâtre de l’EHESS, s’est situé dans la  lignée du Centre  Louis Gernet et des grands hellénistes  qui y oeuvrent (J.P. Vernant, en voyage en Bulgarie ce jour-là, P. Vidal Naquet, Nicole Loraux ), et qui ont permis par leur apport (publications , éditions )à faire de la Grèce  antique  un sujet de pensée du Présent .  Il a posé la question du Temps,  par rapport à une dichotomie   qui voudrait  cantonner nos disciplines  dans le passé, leur dénier  toute implication dans le présent  et  refuser l’accès à l’héritage antique, commun à toute l’Europe  et facteur de cohésion culturelle pour l’avenir, comme l’ont démontré les conclusions de la mission  de H. Wissmann.            
       Edouard Wolter, président  honoraire d’Euroclassica et responsable de la partie pédagogique  du Projet européen MINERVA, est venu du Luxembourg pour transmettre le même message d’ouverture et de partage de l’héritage antique  avec l’Europe, et relayer le message du Deutscher Altphilologen  Verband (DAV) qui lors de son récent Congrès a formulé un Appel  intitulé : L’Antiquité crée des liens . Initiative pour une formation humaniste en Europe  .Les intitulés  des différents chapitres de ce texte, qui s’adresse aux responsables  de l’Education dans  l’Union européenne,en annonce les objectifs :   les Devoirs de Formation(Devenir capable de gérer le futur n’est possible  qu’en connaissant le présent  et en tirant les leçons du passé ) Puissance créatrice de l’Antiquité (héritage politique et philosophique ) , l’Antiquité jette des  ponts avec d’autres cultures, en particulier avec l’Islam , par l’intermédiaire de l’héritage grec partagé . (Ce texte va être traduit dans toutes les langues de l’U.E pour ëtre accessible à tous . La version française sera publiée dans le prochain CAHIER  de la CNARELA
 
          Après la lecture de différents messages de soutien venus d’académiciens , de membres du Collège de France  et d’écrivains , nous avons entendu les contributions de personnalités , signataires de l’Appel , qui s’étaient spontanément proposé d’intervenir ; bien qu’elles ne fussent pas spécialistes de L.A ,leur point de vue fut d’autant plus précieux qu’il ne pouvait être  suspect de corporatisme .
        Laurent Lafforgue, mathématicien  (médaille Fields 2002) a provoqué beaucoup d’enthousiasme et d’émotion  en montrant d’une part avec une extraordinaire simplicité le lien entre la combinatoire de chiffres , le mouvement créateur de l’écriture, en rappelant  d’autre part la fonction libératrice de l’Ecole , offrant à tous la possibilité d’apprendre et de construire une identité dans une culture commune de qualité . Ce scientifique  de premier plan a témoigné ce qu’il devait à l’étude du latin jusqu’en Terminale : rigueur et justesse de la construction , ce qu’il a découvert ensuite en apprenant le grec, et la puissance créatrice de cette langue ; il a plaidé  enfin pour que tous les élèves , quelles que  soient leurs origines sociales et culturelles puissent accéder à cet héritage ;issu d’une famille modeste , il a affirmé avec force  et limpidité combien  la formation et la culture étaient  vitales et légitimes pour tous .
       Ludwig Fineltain, neuropspychiatre et psychanalyste  a montré que le grec ne servait pas seulement à  la compréhension de mots savants , mais à la méthode d’écoute et de questionnement , d’analyse et d’interprétation .  François Gaudu, professeur de Droit privé  (Paris I ) , avec beaucoup d’humour  et de dynamisme , est venu  éclairer le sens de  ce combat , en rappelant que nous évoluions dans le cadre d’un marché , d’offre et de demande et que pour être efficaces , il fallait se montrer indispensables , se  servir des mêmes armes de médiatisation  que les concurrents (il a dénoncé le rôle impérialiste de certaines disciplines :l’histoire moderne et la physique ). Il a rappelé enfin combien l’étude de textes qui résistent à la compréhension immédiate contribuait à la formation méthodologique des juristes  et que la pratique et la connaissance des textes latins étaient un atout dans cette formation .
      Hélène Hervieu, traductrice de norvégien  , a évoqué de manière enjouée ses souvenirs de latiniste, au lycée, ses déboires en version, quand elle transformait un texte au gré de quelques indices mal interprétés   et de son imagination en une sorte de re- création personnelle et poétique . Elle reconnaissait cependant que sa  formation  et son expérience  professionnelle  devaient beaucoup à l’exigence de cet exercice allié à la rigueur de la construction syntaxique  propre au latin .
    Laurence Lamoureux, journaliste à Bayard Presse  a fait un exposé très  concis sur les avantages d’être latiniste ou helléniste , quand on s’adresse à de jeunes lecteurs , et qu’on prolonge sous forme plus ludique un travail documentaire, comme elle le fait p.ex.  pour Images DOC .
     Valérie Neveu, conservatrice  de bibliothèque, archiviste et paléographe,  à la B.U d’Angers  a fait bien du latin dans sa vie , et elle continue à le faire .En effet,  dans son  métier , elle est quotidiennement confrontée à lire des documents écrits dans une langue usuelle non seulement pour les écrivains, mais aussi pour les scribes de tous ordres , transcripteurs   de documents officiels  ou de classements . Sa formation de chartiste  lui a assuré l’ accès à cette fonction .
       Avec Joël Schmidt écrivain et historien de la Rome antique , on retrouve presque un témoignage « intra muros », ; cependant son expérience d’éditeur lui a inspiré un point de vue assez pessimiste, non sur la valeur pédagogique  du latin (son passage dans une classe de collège de la banlieue strasbourgeoise ,sous la responsabilité de Fr. Schnitzler ,lui a prouvé  l’intérêt des élèves pour l’histoire et les textes latins ), mais sur le désengagement  conjugué de l’Institution  et de l’édition .
 
    Le temps imparti à ces « témoins de moralité »  en faveur des L.A. étant  largement dépassé , M. H. Menaut a donné la parole à François  Bayrou , pour ouvrir le débat : dans un discours très engagé et courageux , il a montré que les choix faits  pour soutenir ou supprimer les enseignements classiques étaient avant tout des choix politiques , voire idéologiques . Estimant que l’on était en train de perdre l’épine dorsale de l’enseignement en supprimant les enseignements classiques , il a dit la nécessité de poursuivre le combat  pour maintenir cet enseignement , l’urgence aussi de se battre , parce qu’on avait atteint le seuil de survie . Rapportant une discussion avec X. Darcos , son ancien directeur de cabinet, et récent ministre de l’enseignement scolaire, il a cité son argument (bien connu et bien souvent entendu) à charge :il n’y a plus de demandes (de la part des élèves ) Il lui a répondu :c’est parce qu’il n’y a plus d’offres ! En effet , la suppression drastique de postes aux concours  (25%) la fermeture  de sections et de secteurs entiers ne permettent plus d’assurer la relève , alors que l’expérience a prouvé  en 96/97 qu’il suffisait d’injecter quelques heures pour assurer le recrutement en cinquième ( 30 % des  élèves ont  commencé le latin  en 97/98) et de laisser émerger véritablement la demande  pour constater que la demande existe .Il en était de même avec l’implantation du grec en 3° (60 à70 % d’augmentation des effectifs  à la rentrée 98 ). Enfin , il a réfuté l’argument « économique » justifiant la fusion  du Capes de Lettres Classiques avec les Lettres Modernes , en rappelant la trivalence  des professeurs de L.Cl. qui leur permettait aussi d’enseigner avec expertise le français. L’ancien ministre , et homme politique  qu’est François Bayrou a conclu qu’il fallait aller jusqu’au bout du combat engagé, et qu’il fallait y mettre d’autres moyens que des pétitions et des demandes d’audience, si nous voulions  obtenir gain de cause  .
 
(Je me permets de confirmer  les paroles de F.Bayrou en ce qui concerne  les choix politiques qui déterminent les moyens nécessaires pour redresser la  situation et assurer la pérennité de nos disciplines :nous étions quelques uns dans l’amphithéâtre  à avoir accompagné les mesures prises alors , soit en avançant des propositions (horaires, implantations  en fonction des cycles , pour éviter des téléscopages et des concurrences ) soit en travaillant sur les programmes , pour les rendre plus attractifs  et plus cohérents avec les programmes d’Histoire et surtout de Français .La revalorisation des épreuves de L.A au Baccalauréat , dans toutes les filières  a entraîné les mêmes conséquences :démultiplication des candidats et élévation du niveau des performances .J’ajoute qu’à ce moment-là, la CNARELA  bourdonnait comme un vrai rucher ,   et produisait  le  miel de toutes ses initiatives et travaux  les plus divers .   C’est ce que j’ai essayé de démontrer dans mon  texte : analyse historique des actions de la CNARELA de 91 à 2002  qui figure sur le site de la CNARELA )
 
Il ne restait que peu de temps pour donner la parole aux  associations qui ont soutenu  la pétition, et aux syndicats invités . C’est un peu dans la confusion et la précipitation que les différents intervenants ont pris la parole , pour apporter  leur appui , pour répéter la nécessité de se battre , de réparer des injustices flagrantes, comme la fermeture des certaines classes CHAM (Mme Maliakas, initiatrice d’une pétition dont le texte a été élaboré avec M.H. Menaut a cependant obtenu un sursis pour le Collège Alain Fournier, dans l’Académie de Versailles , avec l’appui massif des parents d’élèves ) D’autres ont proposé d’utiliser les prochaines élections européennes pour interroger les différents partis ou candidats au sujet de la place accordée à l’enseignement des L.A. (d’autant plus que tôt ou tard les instances européennes auront à se prononcer sur la validité de projets éducatifs tels que  Minerva  ).
Cette réunion  a été un succès , par l’assistance nombreuse, la qualité des intervenants  et la cohésion des organisateurs .
- Les textes de tous les intervenantsseront intégralement publiés par le collectif des associations signataires de l’Appel sous forme d'Actes.
- Le relevé des conclusions et les intentions d’action avaient été esquissés lors de la préparation de la réunion et en réponse à des  journalistes . (Lettre de l’Education )
- Une entrevue ayant été accordée à la SEL, par le cabinet de F. Fillon , le 2 Juin , les 7 autres associations signataires de l’Appel , ont demandé à être reçues en même temps .
 - Le 24 mai , l’APLAES et la CNARELA ont été  reçues à leur demande par un conseiller du Président , à l’Elysée.
(...)

Jeannette BOULAY.
  

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