Luc Ferry * (Le Figaro)      Latin et grec : comment résister au déclin            04.03.04



    Au moment même où se mettent progressivement en place les nouveaux programmes de latin et de grec que j'avais fait rédiger lorsque j'étais président du conseil national des programmes, justement pour tenter d'enrayer le déclin des langues anciennes, j'apprends avec stupeur, en lisant la presse, que nos humanités... auraient disparu des programmes ! C'est surréaliste ! On a bien sûr le droit de ne pas bien connaître les réalités de notre système éducatif, mais est-ce un motif suffisant pour en parler ? Faut-il vraiment, faute d'avoir seulement ouvert le dossier, hurler avec les «intelligents» et entonner tous en chœur l'air de la droite sans âme, rentabiliste aux petits pieds, livrant la haute culture à la marchandisation des services pour faire quelques misérables économies ? Dois-je rappeler que Xavier Darcos, qui fut longtemps professeur dans une de nos khâgnes les plus prestigieuses, est peut-être le seul ministre en ce monde à lire, à écrire et même à parler couramment le latin ? Oserais-je avouer, avec toute la modestie qui s'impose, que j'ai consacré plusieurs ouvrages à l'analyse des sagesses et des cosmologies de l'Antiquité ? Pourquoi en serions-nous, l'un et l'autre, devenus d'un coup les adversaires acharnés ? A mon tour j'appelle donc à l'aide, non seulement pour sauver les lettres classiques, mais pour mettre au passage un terme à la désinformation. Nul n'est tenu de croire la parole ministérielle, mais je le dis néanmoins solennellement à ceux qui, de bonne foi, comme Jacqueline de Romilly dont j'admire infiniment la personne et l'oeuvre, ont été sans doute égarés par la rumeur : non seulement il n'y a évidemment aucun programme secret d'extermination insidieuse des humanités classiques, mais, à l'inverse exact de ce que laisse entendre cette nouvelle campagne de presse, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour les sauver d'un déclin que personne, jusqu'à présent, n'a été capable d'enrayer et qui mérite une réflexion sérieuse et des mesures dignes de ce nom.

    Encore faut-il ne pas commencer par écarter tous les faits. Les voici : en 2003/2004, 135 761 élèves, très exactement, ont commencé le latin en 5e. Contrairement à une idée reçue, c'est plus que jamais par le passé. La raison en est d'ailleurs simple à comprendre : naguère encore, l'étude de cette langue était réservée aux seuls élèves des «petits lycées» tandis qu'elle est aujourd'hui proposée très largement à la plupart des enfants d'une même génération. Cela dit, et tout le problème est là, il ne reste plus en classe de terminale que 10 468 latinistes. Le cas du grec est, mutatis mutandis, analogue : 14 570 jeunes gens ont choisi de l'étudier en 3e, mais il n'en reste malheureusement plus que 2 343 en classe de terminale. Pourquoi cette érosion ? Telle est la seule question qui vaille si l'on veut remédier à cette situation autrement qu'en maintenant artificiellement le malade sous perfusion. Car cette perte en ligne n'a aucun rapport avec je ne sais quelle réduction des options qui de toute façon, même si l'hypothèse était réelle, ne pourrait intervenir qu'à la rentrée prochaine : il s'agit d'un phénomène fort ancien et qui ne cesse de s'amplifier d'année en année.

    On m'objectera le cas de telle académie où il aurait été envisagé de fermer une dizaine d'options. J'en ai la liste sous les yeux au moment où j'écris ces lignes, établissement par établissement. Il s'agit de classes à trois ou quatre élèves, parfois moins, et il est tout simplement mensonger d'affirmer que des options à 15, 20 voire 30 élèves menaçaient de fermer. En l'occurrence, les responsables n'ont fait que leur devoir et il est indécent de le leur reprocher. Néanmoins, à ma demande expresse, et en attendant que la discussion de fond ait pu avoir lieu avec les intéressés, notamment avec la Cnarela (coordination nationale des associations régionales de langues anciennes) que je recevrai cette semaine et dont je salue l'excellent travail, ces options seront maintenues.

    Mais je le dis clair et net : cette décision ne constitue nullement une solution, car ce maintien en l'état ne résout rien quant au fond. A vrai dire, il n'est raisonnable ni sur le plan budgétaire (on peut toujours s'en moquer si l'on veut, mais les faits sont têtus) ni surtout sur le plan pédagogique (et là, il est plus difficile de ne pas s'en soucier). Car en deçà d'un certain seuil, avec deux ou trois élèves, parfois de niveaux et de sections différentes, les cours ne peuvent pas atteindre une consistance suffisante pour, tout simplement, se maintenir en vie et séduire les élèves.

    On affirme que les horaires réservés à ces options expliquent leur caractère dissuasif. Mais c'est à nouveau confondre la cause et l'effet. Si les options de langues anciennes, parfois, pâtissent en effet d'horaires peu attractifs, ce n'est pas par négligence ou par mépris, mais parce que le nombre d'élèves étant devenu terriblement restreint, et leurs parcours scolaires trop divers, les chefs d'établissement ne savent plus comment combiner les emplois du temps d'un élève de S, d'un autre de ES et d'un troisième de L ! Si nos options avaient 15 élèves, ou même 10, le problème ne se poserait plus dans les mêmes termes. Ajoutons à cela le fait que, d'une trentaine d'heures au maximum en collège, les élèves passent au lycée parfois à plus de 35 heures et que, dans ces conditions qui confinent souvent à l'absurde, l'enseignement du grec et du latin se trouve très fortement concurrencé par d'autres options, et par conséquent souvent victime de l'aberration d'emplois du temps surchargés.
    En clair et en résumé : le vrai problème, ce n'est pas la politique administrative des autorités académiques ou des chefs d'établissement, qui sont, sauf exception qu'on pourra toujours s'amuser à monter en épingle, aussi favorables que possible aux langues anciennes, mais bien le déclin de ces langues en tant que tel qui, en deçà d'un certain seuil, entraîne des difficultés logistiques et pédagogiques quasi insurmontables. C'est donc bien des vraies causes qu'il faut parler, et, le cas échéant des vraies solutions, si du moins on veut s'épargner les facilités du couplet rituel sur la légendaire incurie de l'administration et des ministres (oui je sais, c'est tentant...).

    Quant aux motifs de ce déclin, ils sont assez clairs : il y a sans doute un certain utilitarisme qui fait considérer aux familles qu'il est plus rentable de choisir des langues vivantes, l'anglais ou l'espagnol par exemple, plutôt que les anciennes. Il y a aussi, je l'ai dit, les horaires surchargés et la concurrence des autres options, nombreuses et souvent plus attrayantes. Mais il y a encore, sans nul doute un problème de pédagogie et, plus profondément peut-être, de légitimité des études anciennes. Trop longtemps, on s'est contenté, c'est pratiquement ce que j'ai vécu tout au long de mes études, d'étudier la grammaire pour la grammaire et la langue pour la langue, sans prendre la peine de faire comprendre aux élèves la beauté et l'intérêt, souvent philosophique il est vrai, des textes qu'on leur imposait de traduire. Qui ne se souvient, à cet égard, du bonheur de l'élève trouvant par hasard dans son Gaffiot ou son Bailly un bout de traduction tout fait ?

    Partant de ces constats, je ferai trois propositions aux défenseurs des langues anciennes. Pédagogique tout d'abord : pour lutter contre l'érosion des effectifs une «défense et illustration» de l'intérêt des langues anciennes est inévitable, qui soit capable, si possible, de dépasser les arguments rituels, et, il faut bien le dire éculés, sur l'étymologie, l'aide à la maîtrise du français ou la formation intellectuelle : ils ne convainquent plus personne. C'est par leur intérêt intrinsèque qu'il faut légitimer les études grecques et latines. Mais il faudra avoir aussi le courage d'aborder le sujet qui fâche, celui de la réorganisation nécessaire de l'offre de formation : rien n'est pire, dans ce domaine, que son éparpillement, avec la dispersion de groupes optionnels trop réduits, peu stimulants sur le plan pédagogique et fragiles à terme en gestion. Il faut donc piloter de façon intelligente sur le plan académique cette offre de formation en évitant les doublons, mais surtout en veillant à organiser sur des sites bien choisis (pas forcément en centre-ville !) des parcours complets d'apprentissage réunissant un nombre suffisant d'élèves. Bien sûr le seuil souhaitable devra être apprécié en tenant compte des situations locales, et il doit à l'évidence aussi être beaucoup plus bas pour le grec que pour le latin. Enfin, il convient, le plus rapidement possible, d'ouvrir une réflexion sur la formation continue des maîtres qui seule permettra de faire passer des principes pédagogiques plus dynamiques, mais aussi de mettre en place un dispositif de repérage et de généralisation des réussites. Il faudra, dans cette perspective, trouver les moyens d'enrayer l'inquiétant déclin de la série L dont l'existence même est tout simplement menacée aujourd'hui, faute, là encore, d'effectifs suffisants. Ce pourrait être l'objet d'une université d'été qui serait l'occasion, plutôt que de polémiquer dans le vide, de mettre à contribution toutes les bonnes volontés et de développer une réflexion qui trouvera sa place dans la prochaine loi d'orientation. Et comme ces bonnes volontés ne manquent pas, cessons de nous laisser gagner par la morosité et le lancinant retour des idéologies du déclin !

* Ministre de la Jeunesse, de l'Éducation nationale et de la Recherche.


    Suite à l'appel lancé par Jacqueline de Romilly dans nos colonnes (Le Figaro du 29 janvier encore en ligne ci-dessous) sur la sauvegarde de l'enseignement des langues anciennes, nous avons reçu des centaines de lettres de soutien. Par ailleurs, une pétition relative au même sujet, circulant actuellement sur Internet, revendique quelque 12 195 signataires.


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