Quelques échos du colloque international
Le grec et le latin aujourd'hui: rencontre autour d'une passion
(Université de la Sorbonne – Paris IV)
 

Matinée du mercredi 24 octobre 2001

M. Georges Molinié, président de l’Université Paris IV, ouvre le colloque.
Il se félicite qu’il ait lieu à la Sorbonne. Cette rencontre tentera de répondre à la question : “Le grec et le latin, pour qui?”. Ce n’est pas la réunion d’amoureux de la culture, mais un rassemblement pour toucher un public nouveau, très différent du public précédent.

M. Jacques Jouanna, professeur de grec à la Sorbonne et co-organisateur du colloque, intervient ensuite.
Ce colloque a été organisé pour donner un nouvel élan aux langues anciennes, ce que veut M. J. Lang. Une rencontre avec M. le Ministre en juillet en a été la cause déclenchante, deux questions y ont été posées : “ Que peuvent signifier latin et grec aujourd’hui ? Quelle identité culturelle à travers elles ? ”.
Ce colloque est conçu comme un coup d’envoi ouvrant sur de futures initiatives. Un séminaire sur l’enseignement des langues anciennes aura lieu en janvier, sous la houlette de l’I. G. Des instructions officielles claires seront données aux recteurs pour le secondaire.

Le reste de la matinée sera consacré, avant l’arrivée du ministre à des témoignages : ce qu’ont été les langues anciennes pour un certain nombre de personnalités.

M. Jacques Lacarrière : rappelle son enfance à Orléans, dans un milieu pauvre (cf son autobiographie Un jardin pour mémoire). Il a fait du grec pour écrire, parce qu’il voulait être écrivain. Il débute ses études dans un climat spécial, celui de l’occupation ; et découvre le grec comme écriture de la liberté. Il rappelle le pouvoir du grec ancien : penser le monde pour les autres, et non seulement pour soi. Il rappelle les efforts des pythagoriciens cherchant une valeur universelle, ceux d’Hippocrate pour détacher la médecine d’une vision religieuse. Les études modernes devraient selon lui conjuguer le grec et les mathématiques. Il conclut par la formule suivante : “ On peut se passer de la langue des Grecs, pas de leur pensée ”.

M. Jacques Friedel, physicien, membre de l’Académie des Sciences, a fait des études littéraires avant la taupe. L’entrée dans le grec a été pour lui l’entrée dans une langue souple, dont la démarche était proche de celle de la recherche scientifique. Il insiste non sur la place des langues anciennes, mais sur celle du français (dont il rappelle qu’il a demandé, sous un ministère précédent, qu’on lui accorde davantage d’intérêt). Il insiste sur les 20% d’illettrés en 6ème, martèle que tant que le minimum en français n’est pas assuré, rien ne peut être acquis. Il plaide pour un kit culturel de survie : français, sciences, langues vivantes.

M. Jean-Noël Jeanneney, historien de l’époque contemporaine : la connaissance du grec et du latin a été pour lui l’occasion d’examiner les choses “ non sous une lumière crue, mais sous une lumière rasante ”. Il rappelle la connaissance intime du grec et du latin qu’avaient Vallès et Clémenceau, souligne le déclin de ces langues chez les responsables de la chose publique : en 58, on pouvait encore citer du grec à l’Assemblée Nationale et le trouver transcrit au J. O., en 75 on peut encore citer du latin et être compris, mais le J. O. retranscrit la citation avec des fautes. L’avantage du latin réside dans le fait de permettre la compréhension de l’histoire contemporaine, associer empire romain et empire américain par exemple, faire comprendre que tout empire est périssable.
Trois écueils à éviter selon lui pour un avenir des langues anciennes: faire du latin une langue vivante, alors qu’au contraire il faut préserver la distance ; se replier sur l’érudition ; être prisonnier de la langue et pratiquer l’obsession grammaticale.
 

M. Jean-Didier Vincent, biologiste, vice-président du CNP : spécialiste de la biologie des passions. Il fut poussé vers le latin par ses origines du Sud-Ouest, la librairie de Montaigne, le souvenir d’Ausone, le collège de Guyenne. Il évoque son professeur de latin, son aversion pour le thème, plaide pour la version et le professeur de latin comme “ professeur de plaisir ”. 

Discours de M. Jack Lang, Ministre de l’Education nationale :
Ce colloque est “ une rencontre ouverte, savante et jubilatoire, dans le projet ”. 

Pourquoi cette initiative ?
- Au-delà d’une langue, il y a une civilisation. Il faut se rebeller contre l’idée que si un enseignement est minoritaire, il faille s’y résigner et l’abandonner. Le ministère a agi : en 1992, un coup de frein a été donné à la diminution de la place des langues anciennes ; en 2000 : l’attachement aux humanités a été rappelé et des mesures prises pour endiguer le recul. En 2001, un colloque à Athènes, réunissant professeurs grecs et français, s’est penché sur les nouvelles technologies et la passion pour les langues anciennes suscitée chez les élèves par ce nouveau mode d’enseignement.
- Comment dessiner les chemins pratiques de cette rénovation ?
- Comment redonner au public le goût des langues anciennes ?

Chiffres pour le latin :
- le pourcentage d’une classe d’âge, au collège, qui pratique le latin, a peu varié (20% de 1925 à nos jours), elle reste la langue la plus étudiée après l’anglais.
- 6% au lycée (ce chiffre est dû aux conditions d’organisation peu encourageantes, aux horaires dissuasifs, aux fermetures de section pour effectifs tropfaibles)
- fonte des effectifs des étudiants de Lettres Classiques

Ne pas penser au passé.
Comment redonner le goût de la langue latine ?
- accès aux grands récits fondateurs, lieux de réflexion et de mémoire, lien rationnel et charnel avec notre histoire.
- latin enseignement pluridisciplinaire par nature, littérature, sciences, géographie…. C’est une discipline “ d’avant-garde ”.
- formation à l’esprit critique : mise en perspective des problèmes, “ élévation ” des plus jeunes, exercice du jugement sur la notion de crise. 

“ Il faut que cet enseignement retrouve sa place dans les humanités. ”

Comment avancer ? C’est “ un colloque pour agir ”.

- En primaire, on aura une approche lointaine des langues anciennes.
- En collège : découverte de la langue antique en histoire et en français ; options ensuite.

La réforme du collège :
- préserver un socle de culture commune, un collège républicain, avec options intégrées
- “ tenir compte des tempéraments et des talents dans leur diversité ”: des “ itinéraires de découverte ” vont intégrer latin, grec, et cultures liées à l’Antiquité.
- En 4ème : deux itinéraires de découverte ” (on en saura un peu plus en janvier 2002) : “ arts et humanités ”, “ langue et civilisation ”.
- En 3ème,  un “ enseignement choisi ” pourra être “ langue et culture de l’Antiquité ”.
 

Des initiatives à faire connaître et généraliser :
- à Toulouse, parcours “ roman et latin ”, associant français, latin et langue romane étrangère
- TICE
- Initiatives diverses : rallyes latins, grec et latin en maternelle.

Des propositions de l’administration centrale :
- renforcer les points supplémentaires de grec et de latin pour le “ nouveau brevet ”, le “ Brevet d’Etudes Fondamentales ”, qui sera une étape vers la Seconde et comptera pour le passage au lycée.
- En lycée : les nouveaux programmes assurent une meilleure cohérence entre littérature et histoire ; il faut informer davantage les élèves de 3ème sur les langues anciennes en 2de.
- Accent mis sur les sections de grands débutants en 2de
- Le profil “ lettres classiques ” sera affirmé en L ; il faut restabiliser cette filière, et de toute façon définir de façon plus lisible les différentes filières du lycée.

“ Il faut retrouver les grandes disciplines. Plus le monde se complexifie, plus il faut des bases solides. ”

- Un séminaire de l’Inspection Générale aura lieu en janvier, puis des leçons concrètes en seront tirées par le Ministère.
-  Les coefficients des LA au bac seront augmentés.

L’Enseignement supérieur : le tableau est peu brillant
- les Lettres Classiques doivent retrouver une place de choix
- le Ministère ne doit pas imposer ses vues
- possibilité de “ grands débutants ”
- développement de programmes de culture antique en faculté
- inscription dans le cursus des Lettres Classiques de cours de papyrologie et d’épigraphie
- organiser des “ cours intensifs pour la maîtrise d’une langue morte ”.
- une mission est confiée à M. Heinz Wismann sur la place des langues anciennes à l’université, en s’appuyant sur ce qui se fait en Europe.
- Une seconde mission est confiée à Mme Blandine Kriegel sur la professionnalisation des études littéraires : proposer des idées concrètes pour d’autres voies de formation où les langues anciennes auraient une part.

Le Ministre assure ensuite qu’il a décidé une rupture dans la baisse du nombre des postes mis aux concours. En 1999-2000, le nombre de postes au CAPES a baissé de 20%, à l’agrégation de 12%. En 2001-2002, ce nombre augmentera de 7%, et les efforts sont à poursuivre.

Pour l’instant, il n’y a pas de plan ordonné et programmé, mais le Ministre se dit déterminé à redonner à ces cultures leurs bases sur deux fronts : la culture des antiquités (arts et histoire) et l’enseignement des deux langues anciennes.

Conclusion : “ Il faut remettre le grec et le latin ‘à la mode’ ”.

Après-midi du mercredi 24 octobre 2001

La session débute par la lecture en grec moderne d'un communiqué émanant d'un congrès d'hellénistes qui s'est tenu la semaine précédente à Heraclion. Six invités porte-parole de la culture grecque puis latine se sont succédés à la tribune.

Pour le grec :

M. Rémi Brague, philosophe, dans une allocution intitulée “les Anciens, des autres bien de chez nous”, a commenté la notion de culture gréco-européenne sur le thème de la réappropriation par les “héritiers adoptif” que sont les Européens, d'une culture grecque en réalité totalement étrangère à eux. Selon lui, l'Europe est depuis des siècles, ni plus ni moins qu'un continent de “boursiers” - et non pas d' “héritiers”- fréquentant assidûment des “cours du soir”, et qui ont dû “travailler ferme”, depuis la Renaissance particulièrement pour “adopter d'étranges ancêtres qu’ils se sont choisis”.

M. Jean Pierre Vernant , lui, a parlé de façon assez libre et plutôt autobiographique, des notions de Mythe et de Mythologie, en développant particulièrement la question des mutations vécues par les civilisations antiques et qui les ont fait passer, par exemple, d'une forme de connaissance mythico-religieuse à une autre, rationnelle, reposant sur des techniques mentales visant l'objectivité et l'esprit critique.

M. Heinz Wissman, philosophe à l'EHESS, s'appuyant d'emblée sur la dialectique hégelienne, a développé à son tour les thèmes déjà abordés par R. Brague de l' “ aliénation/ réappropriation ” culturelle, en proposant une analogie avec la manière dont la Rome antique a adopté la culture grecque. Il précise que la “crisis” suppose une séparation, un écart, et, du coup, un défi à relever ... Selon lui : « l'altérité demande une reconstitution patiente, ce qui s'oppose à l'idéologie pernicieuse de l'immédiateté » ; et termine sur une citation de Goethe: « Ce que t’ont légué tes ancêtres, acquiers-le pour le posséder. »

Pour le latin :

Mme Florence Dupont, latiniste et traductrice de Sénèque (cf Thyeste mis en scène par B. Jaques), a développé sous l'intitulé “Oublier Rome? ” un réquisitoire passionné contre le “déni de Rome” dont fait état, par exemple la chape de silence qui recouvre les huit siècles de théâtre romain. Elle a tenu aussi à évoquer le lien encore trop ignoré entre la culture latine et les cultures méditerranéennes - notamment du Maghreb - et l'innovation considérable qu'a représenté l'instauration du droit du sol contre le droit du sang dès Romulus.

Mme Mireille Corbier, historienne du monde romain au CNRS, sous l'intitulé : «De quelle civilisation le latin et le grec sont ils la clé?»,a fait le point sur la place et le rôle idéologique et social de l'étude des langues anciennes dans le système d'enseignement mis en place par les Jésuites et les Oratoriens dès les XVIème et XVIIème siècles.
En contrepoint, elle a tenu à évoquer la situation actuelle des lycées où les “choix” d' options sont en réalité des renoncements obligés, et où la pression sociale et politique ambiante interdit tout retour en arrière...
Elle a ensuite proposé des pistes pour permettre la “réinvention” et la diffusion des langues anciennes:
-révision de la prononciation à l'aune européenne
-mise en valeur de figures et référents fondamentaux (ex : mythes, théâtre...)
-recherches sur les origines méditerranéennes
-apprentissage d'une langue romane vivante (ou du latin et d'autres langues romanes... ) en rappelant qu'un milliard d'humains parlent un langue dite “latine” et en insistant sur la nécessité que ce soient des spécialistes qui étudient et enseignent ces langues . Tout cela afin que dans le paysage de l'enseignement européen, les langues anciennes occupent la place qui leur revient plus que jamais.

En clôture, M. Alain Michel, éminent spécialiste de Cicéron, de Tacite, entre autres, sous l'intitulé “La culture classique, la beauté et l'honneur/bonheur”, a, en une belle méditation humaniste, rappelé que les Lettres Anciennes ne sont de nos jours ni plus ni moins nécessaires à la liberté. Evoquant les défauts et carences volontaires de la culture dite “moderne”, il a voulu donner l'alerte au moyen de formules comme celle-ci : “ Une seule décision discrète ou trompeuse peut entraîner une perte pour l'humanité ”, il a déploré la diminution inquiétante du nombre de postes aux Concours des Lettres Classiques, ainsi que la désinvolture des institutions européennes à l'égard des Lettres anciennes.
 
 
 

 

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